‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 12 sur 169 · LE DISCOURS DE STOCKHOLM COMMENTÉ · texte numérisé non relu

LE DISCOURS DE STOCKHOLM COMMENTÉ

époque qui me paraît tendre vers ce que j'ai désigné dans mon drame Empereur et G alité en sous le nom de « troisième empire ».

C'est maintenant le samedi soir,... après lequel viendra le jour de repos... espérons que ce jour de repos se lèvera lumineux et magnifique, et cela mieux que dans le sens littéral. Espérons que nous autres vieux, dont l'action en cette vie sera bientôt achevée, aurons travaillé de façon à préparer non seulement ce sentiment de dimanche, mais aussi la force et le courage nécessaires pour les jours de travail qui devront inévitablement suivre celui-là.

Skaal pour ce qui vient !

C'est un samedi soir qui nous trouve ici réunis.

Après lui, viendra le jour de repos, le jour de fête,... comme on voudra.

Pour ma part, je serai content du résultat de la semaine de travail de ma vie, si ce travail peut servir à préparer les sentiments du lendemain.

Mais avant tout je serai satisfait s'il peut contribuer à fortifier les esprits dans la semaine de travail qui viendra infailliblement ensuite.

Ce discours semble avoir été remanié légèrement par Ibsen dans la rédaction qu’il a remise à Aftonbladet , en sorte que ce compte rendu est sans doute plus proche des paroles réellement prononcées. C’était un acte de. foi dans l’avenir qui devait nécessairement attirer l’attention, et les commentaires furent nombreux. Morgenbladet note : « Ces jours-ci, ce discours a été un sujet général de conversation dans les trois pays nordiques K » Bjornson, choqué par le mot d'Ibsen sur « la plus grande patrie », et préoccupé surtout des rapports entre la Suède et la Norvège, écrivit :

La monarchie commune durera selon qu'elle pourra laisser la Norvège suivre sa route et la Suède la sienne ; c’est comme indépendants que nous valons le plus, et que nous valons aussi le plus les uns pour les autres. Notre patrie ne serait pas plus grande à se battre avec celle des Suédois, mais plus petite.

La marche du monde n’est pas vers les sociétés de plus en plus grandes (même s'il le semble pour l’instant), mais le contraire. Autrement, l’idée du socialisme serait une impossibilité ; et, quelles que soient les fautes des socialistes, l'avenir est au socialisme1 2 3.

1 « Considérations sur le discours de Stockholm », Ier et 2 octobre 1887.

2 Dagbladei 4 octobre 1887. Reproduit dans Bjornstjerne Bjornson, Artihler og Taler, II, p. 81.

T. XIV

Bjômson avait, certes, raison, lorsqu'il disait : « C'est comme indépendants que nous valons le plus, et que nous valons aussi les uns pour les autres. » Et il défendait ainsi les idées qu’avait souvent exprimées Ibsen lui-même, lorsque, patriote ardent, il avait autrefois su concilier son patriotisme avec son scandinavisme. Mais Bjôrnson, trop soucieux de l’intérêt politique du moment, négligeait l’essentiel des déclarations ibséniennes. Il en alla de même avec les socialistes. Un journaliste du parti, un mois plus tard, vint trouver Ibsen pour lui demander quelle était sa position au sujet de la question sociale. Ibsen répondit vaguement que le socialisme avait un énorme avenir, mais qu’il n’était pas bien au fait, que les conceptions variaient, etc. « Mais en définitive, dit le journaliste, Bjôrnson a déclaré nettement et sans ambages qu’il partage nos opinions. Il est socialiste. Quelle position prenez-vous, docteur Ibsen? — Bon, je pourrais l'être aussi, fut la claire réponse du poète *. » Or, cette réponse, précisément, est évasive. Ibsen se tient à l’écart du parti socialiste comme des autres partis. Il est vrai qu’il compte, pour la révolution qu’il espère, sur les ouvriers et les femmes, comme il l’a dit, une fois de plus, à l’un de ses visiteurs à Sæby. Et comme celui-ci lui objectait : « Mais ne faut-il pas avoir le pouvoir? » il répondit : « Non, mais le pouvoir naturel que possèdent les ouvriers et les femmes donneront à la société une organisation équitable a. » Il avait des relations amicales avec von Vollmar, ancien officier, devenu député socialiste de Munich au Reichstag, mais s’il était un sympathisant à l’égard de la classe ouvrière, il ne l’était certainement pas à l’égard du parti socialiste. C’était même parce que les ouvriers n'avaient pas « subi de dommage irréparable sous la pression des partis » qu’il comptait sur eux 1 * 3.

D’ailleurs toutes ces considérations n’ont qu’un rapport

1 Affenposten , 1887, n° 544.

i J. P. Kristensen-Randers, dans Tilskueren, 1917» P* 508.

3 Discours de Trondhjem, tome XIII, p. 391.

IBSEN ET WERGELAND

assez lointain avec le discours de Stockholm. Un article, du moins, touche davantage un point essentiel, pour montrer combien la pensée d’Ibsen est analogue à celle de Henrik Wergeland. Ibsen, dit Erik Wullum *, proclame la future disparition du dualisme entre chair et esprit. Pourquoi? Parce que c’était un besoin de sa nature. Or, la suppression de ce dualisme était l’idée à laquelle Wergeland était le plus profondément attaché. Wergeland, plus résolu et plus violent qu’Ibsen, parle de béatitude sur la terre, de matin de Pâques et de Pentecôte, quand Ibsen parle de jour de repos et de sentiment de dimanche. Mais l'inspiration est la même, et Wergeland rêvait de révolutions spirituelles : « Une religion humaine remplacera celle qui a renié l’humain. » Erik Wullum, qu’Ibsen appréciait 4, avait au moins compris que le discours de Stockholm était d’un ordre transcendant, et ne devait pas être jugé d’après les contingences de l’actualité. Seulement, il ne paraît pas avoir vu la grande différence entre Wergeland et Ibsen, qui fait se succéder les « semaines de travail ». Ce qu’il prévoit et annonce, c’est la progression en spirale, dont il avait déjà parlé dans la « Lettre par ballon »1 * 3.

Ibsen assista, entouré de dames dans sa loge, à une représentation triomphale de Un Ennemi du Peuple, et partit le 27 septembre pour Copenhague, où il devait retrouver sa femme, qui était allée à Kristiania pendant le voyage de Suède. Son amie Mme Limnell n’avait paru à aucune fête, car elle restait dans sa propriété de Lyran, aux environs de Stockholm, avec le bras cassé. Ibsen lui écrivit le jour de son départ pour s’excuser de ne pas aller la voir, faute de temps. Une autre notabilité de Stockholm, et d’importance, n’avait

1 Dagbladet , 1887, n° 320. L’article n’est pas signé, mais dans la collection de coupures de journaux relatives à Ibsen, réunie par Halvorsen, celui-ci a écrit le nom d’Erik Vullum à la fin (Bibliothèque de l’Université d’Oslo, H. 107, PP- 6-7).

- Dagbladet , 1887, n° 329.

3 Tome IX, pp. 123-124.

pas paru non plus : Strindberg était alors au bord du lac de Constance à Paris. Mais son éditeur adressa un exemplaire de sa dernière œuvre, Le Père , à Ibsen, qui répondit :

Les expériences et observations de Strindberg dans le domaine qui est son sujet principal ne concordent pas avec les miennes. Mais cela ne m'empêche pas de reconnaître, dans cette œuvre aussi, la fougueuse puissance de l'auteur, et d'en être saisi.

Et il annonçait que, joué de façon réaliste, le drame produirait un effet très émouvant h

A Copenhague, il arriva au moment où la querelle ultime battait son plein entre ses deux amis Bjôrnson et Brandès. S’il avait défendu Brandès à Stockholm, il défendit Bjôrnson devant Brandès, disant que les attaques de Bjôrnson étaient sans intentions méchantes â. Ibsen et Brandès se plaisaient ensemble, et ils eurent quelques bonnes conversations, bien que leur accord ne fût plus aussi grand qu’autrefois. Ibsen, moins que jamais homme de parti, fut invité à la fête donnée aux étudiants de première année par la « Société des Étudiants », rivale de T « Association des Étudiants », et que Brandès qualifiait de réactionnaire. Ibsen demanda si le groupe était politique, et comme on lui dit que non, il accepta. Des journaux de gauche se gaussèrent, disant qu’ Ibsen avait applaudi un discours en pentamètres ïambiques contre la libération des femmes et s’était laissé embrasser par Drachmann 1 * 3. Brandès fut scandalisé, et il écrivit à Ebba Snoilsky le 21 octobre : « Ibsen a été ici et a fraternisé cette fois-ci, pour changer, avec la réactionnaire « Société des Étudiants ». Je lui ai parlé de cela un peu, mais l’impression a été médiocre h » Que l’on fût « sans parti » était devenu pour lui l’essentiel. Enfin, le 5 octobre, c’est Hegel qui donne un grand dîner en son honneur,

1 Lettre publiée par Dagbiadet , 22 novembre 1887

i Georg Brandès, Levned , III, p, 222.

3 Piraten, 30 octobre 1887.

* Cari Snoilsky och hans vanner , I, p. 330.

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