‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 19 sur 169 · ÉTUDES DE FEMMES · texte numérisé non relu

ÉTUDES DE FEMMES

a vu que la jeune Danoise Engelke Wulff était aussi, plus ou moins, un modèle de Hilde.

Mais on ne voit pas qu’ Ibsen, comme il Ta fait si souvent, se soit pris lui-même comme modèle, au moins partiel, d'aucun des personnages de La Dame de la Mer. C'est peut-être, en ce sens, la pièce la plus objective qu'il ait écrite. L'attraction vers la mer, qui la lui a suggérée, il est vrai, avait toujours été chez lui un sentiment personnel, et il y a introduit un détail autobiographique dans les fiançailles d'Ellida, lorsque « l'étranger » réunit la bague de la jeune fille et la sienne dans un anneau qu’il jette à la mer. Lui-même s'était fiancé de la sorte avec Rikke Holst h Mais, à part cela, il ne figure pas dans la pièce.

L’objectivité, d'ailleurs, devait nécessairement dominer dans une pièce où le personnage absolument principal était une femme. Et la femme, à cette époque de sa vie, l'occupait tout spécialement. Déjà, dans Rosmersholm, le rôle de Rebekka, au détriment de Rosmer, avait peu à peu grandi en importance, et le drame qui suivra La Dame de la Mer sera Hedda Gabier. C'est en observateur réaliste qu' Ibsen a étudié les types de femmes qu'il a mis en scène. Dans ses drames de la période polémique, elles étaient des révoltées, comme Lona Hessel, Nora et Mme Alving, parce qu'elles étaient plus instinctives que les hommes, en sorte que la révolte leur était plus naturelle. Maintenant qu' Ibsen, curieux de phénomènes mystérieux et inexpliqués, du « sixième sens et de son influence », comme il le dit dans sa première note pour Le Canard sauvage 1 2, recherchait surtout des psychologies singulières, il était naturel que l’instinct de la femme, moins altéré par la contrainte sociale, la fît passer au premier rang parmi les personnages de ses pièces 3.

1 H. Koht. Hcnrik Ibsen , eit diktar-ïiv , II, p. 283.

2 Tome XIII, p. 268.

3 V Halvdan Koht, Henrik Ibsen , eit diktar-Uv , II, p. 280.

T. XIV

Son analyse de certains caractères féminins était si pénétrante que des femmes auxquelles il avait sans doute peu pensé en écrivant La Dame de la Mer , comme Camilla Collett, croyaient se reconnaître en Ellida, et telle autre à qui certainement il n'avait pas pensé du tout écrivait dans son journal mainte réflexion qu'Ibsen aurait pu mettre dans la bouche d'Ellida. C'était le cas de la romancière suédoise Ernst Ahlgren, qui s'est suicidée quelques mois avant la publication de La Dame de la Mer l 2. Et Anne Charlotte Leffler pouvait écrire : « Que penses-tu de La Dame de la Mer? Dans son caractère, ses aspirations, et même dans ses rapports avec son mari, j'ai reconnu beaucoup de moi-même, du moins telle que j'ai été pendant les nombreuses années où j'étais enfermée dans le fjord. Aujourd'hui je suis arrivée à la « mer libre-... » Il semble qu'Ibsen avait découvert des particularités de la psychologie féminine qui se trouvaient accentuées en Scandinavie à cette époque 3, et il se trouvait d’accord avec les travaux scientifiques du même moment, surtout ceux de Pierre Janet. C'est pourquoi plus tard, il a été considéré comme un précurseur de Sigmund Freud. La façon dont Ellida est finalement libérée de son obsession est en effet un bel exemple de cure psychanalytique. Mais, bien entendu, c'était sous son aspect moral qu’il avait envisagé le cas, et c'était, une fois de plus, les problèmes de la volonté et de la liberté qu’il avait traités.

1 Sten Linder, Ernst Ahlgren i hennes romaner , p. 62, en note.

2 Anne Charlotte Lefïler, en sjàlvbiografi grundad paa dagbôcker och brev, p. 251.

3 Francis Bull dans Hundreaarsut gaven, XI, p. 29.

Page 1