LA CRITIQUE ET LES REPRÉSENTATIONS
Un mois avant la publication de La Dame de la Mer, un journal avait annoncé dans une note que la pièce « sera encore plus mordante qu’aucune pièce antérieure d’Ibsen, et, d’après un propos tenu par lui-même, ne pourra guère être tout à fait comprise en dehors de la Norvège ». Un journal danois publia peu après, comme extraite d’une lettre privée d’Ibsen, la rectification suivante :
L'information donnée par plusieurs journaux disant que ma nouvelle pièce, d'après un propos de moi, ne serait guère pleinement comprise en dehors de la Norvège, est sans aucun fondement . Je n'ai jamais dit, ni craint, rien de pareil, j'ai eu jusqu’ici cette chance que mes œuvres ont été comprises tout aussi bien au dehors qu’en Norvège, et je n’ai aucun doute qu'il en sera de même cette fois-ci L
On voit que la presse croyait Ibsen encore attardé dans sa période polémique et agressive. Brandès dut constater qu’il ne l’était pas : « On sent ici pour la première fois d’une façon décisive, et avec quelque tristesse, que la période polémique de l'œuvre d’Ibsen est close. » Et il blâme la « formule magique : liberté, sous la responsabilité, qui change tout, bien que tout en reste au même point. Des biens d’ordre éthique tels que le choix sous la responsabilité sont peu capables d’apaiser une femme attirée par le mystère de l’aventure ’2 ».
1 Morgenbladety 29 octobre 1888, et Berlingske Tidende, 21 novembre 1888, cités ici d’après Breve , II, pp. 254-255.
- Georg Brandès, Henrik Ibsen , p. 151.
Bjôrnson ne fut pas satisfait non plus. Il était bien disposé pour le livre, et il écrivait à sa fille Bergliot, avant de l’avoir lu : « Tu vas recevoir la nouvelle œuvre d’Ibsen ; elle paraît superbe, et aussi plus douce que les précédentes. J’éprouve une joie patriotique de son succès comme dramaturge d’avant -garde. » Mais quelques jours plus tard il écrivait à Bergliot : « As-tu connu personne qui ressemble à la dame de la mer? Hein? 1 * »
Par contre, Jonas Lie écrit à Ibsen, et il est « tout ému » ; il a eu « les nerfs crispés » lorsque Ellida s’est trouvée en face du choix, et il admirait comme « la réalité était saisie pour ainsi dire avec une main de fantôme et une force atroce 3 4 ».
La presse norvégienne publia de longs articles plutôt favorables, bien que, voyant l’analyse psychologique devenir l’essentiel de la pièce, elle trouvait que le sujet aurait dû plutôt être traité sous forme de roman 3. Ibsen fut même si content d’une ample étude sur La Dame de la Mer \ que, peu avant la représentation de la pièce, il écrivit au directeur du « Théâtre de Christiania » :
Il y a dans Mor genbladet une suite d’articles où les personnages de ma pièce sont excellemment et correctement caractérisés tels que je les ai connus. Si donc quelqu'un des acteurs qui la joueront éprouvait quelque incertitude sur leur juste interprétation, je ne peux que les renvoyer à ces articles, qui ne me sont parvenus que récemment 5.
Ces articles estiment que la littérature dramatique fait fausse route, lorsqu’elle cherche ses motifs principaux dans les phénomènes pathologiques, mais s’étendent fort peu sur les considérations générales, et sont presque uniquement consacrés
1 Lettres des 2 et 12 décembre 1888, dans Aulestadbreve til Bergliot Ibsen PP- 33 et 36.
* Dagbladei, 4 novembre 1933.
a Irgens Hansen dans Dagbladet , 1888, n° 392.
4 Mor genbladet, 5, 8, 9 et 11 décembre 1888, articles anonymes, publiés ensuite en brochure, avec le nom de l’auteur, Alfr. Sinding-Larsen, sous le titre Om Henrik Ibsen : Fruen fra Havet og Personerne deri.
5 Lettre du 6 février 1889 à Schrôder, Edda} IV (1915), p. 364.