‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 21 sur 169 · LA PRESSE DANOISE · texte numérisé non relu

LA PRESSE DANOISE

à une minutieuse analyse des caractères, très bien conduite. Une très rapide conclusion montre que le sujet de la pièce est encore la question du mariage, qui ne peut être « vrai » « tant que pour Tune des parties il repose sur l'égoïsme ». Le « miracle » vainement espéré par Nora se produit pour Ellida parce que Wangel ne pense pas à lui-même.

Par contre, le jeune Hamsun opposait l'œuvre encourageante de Bjôrnson « au superbe barbouillage énigmatique qui a commencé avec Le Canard sauvage et qui a récemment culminé dans la plus haute insanité appelée La Dame de la Mer 1 2 ».

La critique danoise est aussi partagée. Le grand journal de gauche veut voir dans la pièce la défense d'une idée de gauche : la mer, c'est la liberté, opposée à l'étang aux carpes, et conclut avec un naïf esprit partisan : « Si cette pièce est prise à son bénéfice par la réaction, et il ne faut répondre de rien, c'est simplement bête » Mais le journal ne témoigne d'aucun enthousiasme. Et P. A. Rosenberg ne trouve dans la pièce que poison et négativisme, et signale « les contradictions et les faiblesses qui font de La Dame de la Mer une des œuvres les plus obscures d’Ibsen 3 ». Un journal rappelle que le bergensois Johan Bôgh avait écrit peu auparavant une histoire d'une femme sur qui la mer exerçait un pouvoir d'attraction et qui finit par se noyer. « C'était une petite nouvelle extrêmement réussie. Quelques mois plus tard, Ibsen a traité le sujet. Il voulait, comme d'habitude, en faire une comédie à problème énigmatique, mais n'est parvenu qu’à se perdre dans un océan de contradictions. » Suit un éreintement à fond 4.

La presse suédoise fut plus favorable. C. D. af Wirsén luimême ne dénigre pas trop la pièce. Il blâme, bien entendu, la

1 Samtiden , 1890.

2 Politiken, 3 novembre 1889.

3 P. A. R[osenberg], dans Literatur og Kritik , 1888, pp. 444-450.

4 Article du journal danois Avisen, reproduit dans M or genbladet , 188g, n° 99.

façon dont Ellida est sauvée, car la fausse doctrine d'évolution surestime l'intelligence, c'est pourquoi Ibsen pense qu'il suffit d'éveiller l’intelligence d'Ellida et de lui donner la liberté, « mais ce n'est pas ainsi que se produit le salut, d'où résulte quelque chose d'artificiel dans la peinture d'ailleurs extrêmement intéressante des caractères 1 ». Et en général les critiques suédois comprennent La Dame de la Mer comme traitant avant tout le problème de la liberté et de la responsabilité. Ainsi H. A. R. â, et même Robinson, pourtant spécialiste de la question du mariage, et qui estime qu'elle est ici au second plan 3.

La première représentation eut lieu le 12 février au « Théâtre de Christiania », et un télégramme fut envoyé pour annoncer à Ibsen le très grand succès de sa pièce. En réalité ce succès fut incontesté, mais non éclatant. Les deux premiers actes plurent beaucoup, tandis que le rôle de l'étranger paraît avoir un peu déconcerté le public. Un journal dit qu'il donnait « l'impression de n'avoir qu'un pied dans le monde de la réalité », et trouva que la pièce était « l'une des plus faibles d'Ibsen 4 ». Un autre dit qu'à vouloir donner au mystérieux une base naturelle, Ibsen tombe d'une analyse psychologique dans un symbolisme abstrait 5. Il y eut 21 représentations au cours de la saison, puis encore 2 en 1890 et 4 en 1891, mais devant un public assez restreint f>.

En Danemark, après la rupture avec la direction du Théâtre Royal, la pièce ne fut pas envoyée au directeur Fallesen. Le censeur Erik Bogh déconseillait d'ailleurs de jouer La Dame de la Mer, car ce n'est pas la mission de notre théâtre de faire de la propagande pour une morale qui aboutit à ce qu'un

1 C. D. af Wirsén, Kntiker, p. 9 7.

2 Svertska Vagb.at et, 10 et 11 décembre 1888.

a Bull., t. XI, 41.

4 Aftenposten , 13 février 1889.

5 Dagbladet, 1889, n° 45.

0 Ajtenposten , 21 novembre 1890.

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