EN ANGLETERRE
scènes de pièces antérieures. Le 14, au théâtre de la Cour, il entendit La Dame de la Mer, que Ton y jouait déjà depuis le 12 février, fut reçu par le duc et la duchesse de Weimar dans leur loge, fut acclamé après chaque acte, et reçut une couronne de laurier1.
Rentré à Munich, il écrivit à Hoffory :
Je vous écris tout de même aujourd’hui quelques mots pour vous prier de recevoir mes remerciements les plus cordiaux, et de les présenter à l’occasion à nos nombreuses relations communes qui ont contribué à faire de la semaine de Berlin le moment le plus brillant de ma vie. Lorsque j’y pense, tout cela est pour moi comme un rêve. Cela me fait presque peur.
J’ai passé la semaine suivante à Weimar. Là aussi, Die Fr an vom Meere a été superbement jouée. Conception et rendu des personnages avaient une remarquable ressemblance avec ceux du théâtre de Berlin. Wangel, toutefois, n’était pas tout à fait aussi finement travaillé dans les détails. Lyngstrand n’était pas non plus senti et individualisé avec la même incomparable vérité. Mais je ne peux pas me souhaiter et à peine imaginer « l'étranger » meilleur qu’à Weimar ~ un grand être maigre à figure de vautour, des yeux noirs perçants et une belle voix grave et calme 2.
En Angleterre, la pièce ne fut jouée que le 11 mai 1891, trois semaines après Hedda Gabier , au Terry 's Theatre, et n'obtint que cinq représentations. Edmund Gosse estimait que c'était « un des plus brillants joyaux de la couronne du poète », et observe dans son livre sur Ibsen que « sur tout le tissu de la pièce est répandue comme une lumière de charme, de mystère et de beauté qui n'avait pas apparu dans l'œuvre d’Ibsen depuis l’achèvement de Peer Gynt ». Les autres ibséniens trouvaient la pièce inférieure à ses drames précédents. Mais il n’y eut pas combat entre partisans et adversaires d’Ibsen. Le calme régna dans les deux camps 3.
1 Brève, II, p. 254.
2 Lçttre du 26 mars 1889, Samtiden , 1908, pp. 104-105.
3 C. B. Burchardt, Norwegian Life and Literature, p. 143.
En France, la traduction Ad. Chenevière et H. Johansen, autorisée par Prozor, fut jouée par « l'Œuvre » de Lugné Poe au Cercle des Escholiers le 16 décembre 1892. La presse y vit surtout une oeuvre symboliste très étrange, mais poétique, où se trouvaient renouvelés, sous une forme assez obscure, des thèmes connus dans la littérature française. Toutefois Gustave Kahn pensait que la pièce était le résultat d'une « étude attentive » du Fliegende Hollânder de Wagner, qu'Ibsen ignorait très probablement K
Hors l'Allemagne, où l'accueil enthousiaste de la grande majorité du public s'adressait plutôt à Ibsen lui-même et à l'ensemble de son oeuvre qu'à La Dame de la Mer , la pièce n'a donc obtenu qu'un succès honorable. Et il en a été de même, à chaque reprise, même à Kristiania et à Copenhague, jusqu'au moment où le rôle d'Ellida fut pris par Eleonora Duse. C’était, parmi tous ses rôles ibséniens, celui qu'elle préférait. Elle le choisit pour sa représentation d'adieu, en 1909, et de nouveau, en 1921, pour inaugurer une série nouvelle de triomphes scéniques. Il paraît qu'elle ne pouvait tolérer la moindre critique sur le personnage d’Ellida 1 2.
1 Dikka Reque, Trois auteurs dramatiques Scandinaves , pp. 84-88.
2 Francis Bull, dans Hundreaarsutgaven, XI, pp. 46-47.
PERSONNAGES
Le docteur Wangel, médecin du district.
Madame Ellida Wangel, sa seconde femme.
Bolette ( filles du docteur, du -premier mariage.
Hilde, adolescente \ r
Arnholm, professeur de lycée.
Lyngstrand.
Ballested.
Un étranger.
Jeunes gens de la ville.
Touristes.
Baigneurs.
(L’action se passe en été dans une petite ville au bord d’un fjord de la Norvège septentrionale.)
PREMIER ACTE
(La maison du docteur Wangel avec une grande véranda couverte, à gauche. Jardin devant et autour. Au bas de la véranda, un mât pour le drapeau. A droite dans le jardin une tonnelle avec table et chaises. Palissade avec un portillon d'entrée, au fond. Derrière la clôture, un chemin le long de la côte, bordé d'arbres. Entre les arbres on aperçoit le fjord et de hautes chaînes de montagnes avec des cimes dans le lointain. Chaude matinée d'été radieuse et claire.)
(Ballested, entre deux âges, vêtu d'une vieille veste de velours et d’un chapeau d'artiste à larges bords, est debout près du mât, et s'occupe de la corde. Le drapeau est par terre. Tout près, un chevalet avec une toile tendue sur châssis. A côté, sont posés sur un pliant pinceaux, palette, et une boîte à couleurs.)
BOLETTE WANGEL arrive de la porte ouverte du salon d'été sur la véranda . Elle porte un grand vase de fleurs , qu'elle pose sur la table.
BOLETTE
Eh bien ! Ballested,... arrivez-vous à la faire glisser?
BALLESTED
Parfaitement, mademoiselle. Ce n'est pas difficile... Mais, permettez,... attendez-vous la visite d'étrangers aujourd'hui?
BOLETTE
Oui, nous attendons chez nous le professeur Arnholm dans la matinée. Il est arrivé en ville cette nuit.
BALLESTED
Arnholm? Attendez un peu... Ne s'appelait-il pas Arnholm, celui qui a été précepteur ici il y a quelques années?
BOLETTE
Oui. C'est lui justement.
BALLESTED
Tiens, tiens. Est-ce qu'il revient maintenant dans ces parages?
C'est pourquoi nous voulons pavoiser.
BALLESTED
Oui, c'est assez naturel.
(Bolette ventre dans le salon d'été.)
(Peu apvès} Lyngstrand arrive de droite sur le chemin , et s'arrête , intéressé , lorsqu’il voit le chevalet et l’attirail de peintre. C'est un jeune homme grêle , pauvrement, mais convenablement vêtu , et d'apparence délicate.)
LYNGSTRAND, dehors , contre la haie.
Bonjour.
BALLESTED, se retourne.
Oh... ! Bonjour.
(Il hisse le drapeau.)
Voilà,... le ballon est monté.
(Il fixe la corde et se met au travail à son chevalet .)
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER 63
Bonjour, monsieur. Je n'ai pas, il est vrai, le plaisir de... LYNGSTRAND
Vous, sûrement, vous êtes peintre.
BALLESTED
Oui, évidemment. Ne puis-je pas être peintre aussi?
Oui, je vois... Me serait-il permis d'entrer un peu? BALLESTED
Vous voudriez peut-être regarder?
LYNGSTRAND Oui, je voudrais bien.
BALLESTED
Oh ! il n'y a pas encore grand chose à voir. Mais veuillez approcher.
LYNGSTRAND
Merci bien.
(Il entre par la porte du jardin.)
BALLESTED, peint.
C’est le fjord avec les îles, là-bas, que je peins.
Je vois, oui.
LYNGSTRAND
BALLESTED
Mais le personnage manque encore. Ici, dans la ville, pas moyen de trouver un modèle.
LYNGSTRAND
Il y aura aussi un personnage?
BALLESTED
Oui. Sur cet écueil, au premier plan, il y aura une ondine mourante.
LYNGSTRAND
Pourquoi sera-t-elle mourante?
BALLESTED
Elle s'est égarée, a quitté la haute mer et ne peut la retrouver. Alors elle est couchée là et périt dans l'eau trouble de la côte, vous comprenez.
LYNGSTRAND
Ah ! oui, comme ça.
BALLESTED
C’est la maîtresse de cette maison qui m'a donné l'idée de peindre un sujet de ce genre.
LYNGSTRAND
Comment appellerez-vous ce tableau, quand il sera fini?
BALLESTED
J'ai l'intention de l'appeler « La fin de l'ondine ».
LYNGSTRAND
Ça va très bien... Vous pouvez sûrement tirer de là quelque chose de bien.
BALLESTED, le regarde .
Vous êtes peut-être de la partie?
LYNGSTRAND
Vous voulez dire peintre?
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
BALLESTED
Oui.
LYNGSTRAND
Non, je ne le suis pas. Mais je serai sculpteur. Je m'appelle Hans Lyngstrand.
BALLESTED
Ah! vous serez sculpteur. Bien, bien, la sculpture est aussi un bel art, magnifique. Je crois vous avoir vu quelquefois dans la rue. Êtes-vous ici chez nous depuis longtemps?
LYNGSTRAND
Non, je n'ai été ici qu'une quinzaine de jours. Mais je vais voir si je peux rester ici tout l'été.
BALLESTED
Jouir des agréments de la vie balnéaire? Hein?
LYNGSTRAND
Oui, je dois tâcher de reprendre des forces.
BALLESTED
Vous n'êtes pourtant pas malade?
Si, je suis comme un peu maladif. Mais ce n’est pas bien dangereux. Rien qu'une difficulté de respirer largement.
BALLESTED
Peuh !... une bagatelle ! Mais vous devriez tout de même en parler à un médecin qualifié.
LYNGSTRAND
J’ai pensé à consulter le docteur Wangel à l'occasion. t. xiv. 5
BALLESTED
Oui, faites-le.
(Il regarde vers la gauche.)
Voilà encore un vapeur qui arrive. Bondé de passagers. C'est vraiment un merveilleux essor qu'a pris ici la vie de voyage en ces dernières années.
LYNGSTRAND
Oui, le trafic, ici, est considérable, il me semble.
BALLESTED
Il y a aussi quantité de baigneurs. J'ai souvent la crainte de voir notre bonne ville perdre son cachet avec tout ce concours d'étrangers.
LYNGSTRAND
Êtes- vous né ici dans la ville?
BALLESTED
Non, je n'y suis pas né. Mais je m'y suis accla... acclimaté. Je me sens attaché à l'endroit par les liens du temps et de l'habitude.
LYNGSTRAND
Vous y avez habité longtemps, alors?
BALLESTED
Heu ! dix-sept ou dix-huit ans. Je suis venu avec la compagnie théâtrale de Skive, Mais nous sommes tombés dans des difficultés financières. Alors la société s'est dissoute et s’est dispersée à tous les vents.
LYNGSTRAND
Et vous-même, vous êtes resté ici?
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
BALLESTED
Je suis resté. Et mes affaires n'ont pas mal marché. Je travaillais alors surtout comme décorateur, je vous dirai.
( Boîette arrive avec un fauteuil à bascule qu’elle place dans la véranda .)
BOLETTE parle , tournée vers le jardin d’été .
Hilde,... vois un peu si tu peux trouver le tabouret brodé pour père.
LYNGSTRAND, va au bas de la véranda et salue .
Bonjour, mademoiselle Wangel.
BOLETTE, à la barre d’appui.
Tiens, c'est vous, monsieur Lyngstrand? Bonjour. Excusez un instant,... je vais seulement...
(Elle entre dans la maison.)
BALLESTED
Connaissez- vous la famille ici?
LYNGSTRAND
Guère. J'ai seulement rencontré ces demoiselles çà et là chez d’autres. Et puis j’ai un peu causé avec madame Wangel, la dernière fois qu'on a eu la musique là-haut, au « Site ». Elle a dit que je pouvais venir les voir.
BALLESTED
Eh bien! vous savez,... vous devriez cultiver cette relation.
LYNGSTRAND
Oui, j'ai aussi pensé à faire une visite. Une visite d'intro-
duction, en quelque sorte. Si seulement je pouvais trouver une occasion...
BALLESTED
Oh! pfuh,... occasion...
(Il regarde à gauche.)
Sapristi !
(Il rassemble ses affaires .)
Le vapeur est déjà au quai. Il faut que j'aille à l’hôtel. Quelqu'un des nouveaux venus a peut-être besoin de moi. Je travaille aussi comme coiffeur et friseur, je vous dirai.
LYNGSTRAND
Vous avez beaucoup de cordes à votre arc, vous.
BALLESTED
Il faut savoir s'ac... climater à divers métiers dans les petits patelins. Si quelque jour vous avez besoin de n'importe quoi pour les cheveux,... un peu de pommade, par exemple, vous n'avez qu'à demander le maître à danser Ballested.
LYNGSTRAND
Maître à danser...?
BALLESTED
Président des joueurs de cor, si vous voulez. Ce soir nous avons concert au « Site », là-haut. Adieu,... adieu!
(Avec son attirail de peintre , il gagne la porte dans la clôture et sort par le chemin à gauche.)
(Hilde sort avec le tabouret. Bolette apporte plus de fleurs. Lyngstrand , du jardin, salue Hilde.)
HILDE, à la barre d'appui, sans rendre le salut.
Bolette a dit que vous vous étiez risqué dans le jardin aujourd'hui.
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
Oui, j'ai pris la liberté d'entrer un peu dans le jardin.
HILDE
Avez-vous fait une promenade du matin?
LYNGSTRAND
Oh! non,... ce n'a pas été une longue promenade aujourd'hui.
HILDE
Avez-vous été vous baigner, alors?
LYNGSTRAND
Oui, j'ai été dans l'eau un petit moment. J’ai vu votre mère en bas. Elle entrait dans sa cabine.
HILDE
Qui entrait...?
LYNGSTRAND
Votre mère.
HILDE
Ah ! oui, oui.
(Elle met le tabouret devant le fauteuil à bascule.) BOLETTE, comme pour interrompre .
N 'avez-vous pas aperçu le canot de père dans le fjord? LYNGSTRAND
Si, je crois avoir vu un canot à voiles, qui rentrait. BOLETTE
C'était sûrement père. Il a été voir des malades dans les îles.
(Elle range sur la table.)
LYNGSTRAND, monte une marche sur l’escalier de la véranda .
Oh ! quel luxe de fleurs... !
BOLETTE
Oui, ça n'a-t-il pas bon air?
LYNGSTRAND
Oh ! c’est superbe. On dirait que c'est jour de fête dans la maison.
HILDE
C’est bien aussi ce qui est.
LYNGSTRAND
Je m’en doutais presque. Sûrement l’anniversaire de votre père.
BOLETTE, pour avertir Hilde.
Hm... hm !
HILDE, sans en tenir compte.
Non, de mère.
LYNGSTRAND
Ah ! oui,... c’est de votre mère.
BOLETTE, à voix bassef fâchée.
Voyons, Hilde... !
Laisse-moi !
HILDE, de même.
(A Lyngstrand.)
Vous allez sans doute rentrer déjeuner maintenant?
LYNGSTRAND descend de l’escalier .
Oui, je devrais aller me sustenter un peu.
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
HILDE
Vous trouvez sans doute que vous vivez très bien à l’hôtel, là-bas?
LYNGSTRAND
Je ne suis plus à l’hôtel. C’était trop cher pour moi.
HILDE
Où êtes-vous donc maintenant?
LYNGSTRAND
Maintenant j’habite chez madame Jensen.
Quelle madame Jensen?
LYNGSTRAND
La sage-femme.
HILDE
Excusez-moi, monsieur Lyngstrand,... mais j’ai vraiment autre chose à faire que de...
LYNGSTRAND
Oh ! je n’aurais sûrement pas dû dire cela.
HILDE
Quoi donc?
LYNGSTRAND
Ce que j’ai dit.
HILDE, le toise avec humeur.
Je ne vous comprends pas du tout.
LYNGSTRAND
Non, non. Mais je vous dirai adieu pour le moment, mesdemoiselles .
BOLETTE, s’avance vers l’escalier.
Adieu, adieu, monsieur Lyngstrand. Vous voudrez bien nous excuser pour aujourd'hui... Mais un jour, plus tard,... quand vous aurez le temps,... et quand vous voudrez... il faudra entrer et dire bonjour à père et... et à nous.
LYNGSTRAND
Je vous remercie. Je le ferai bien volontiers.
(Il salue et sort par la porte du jardin. En sortant par le chemin à gauche , il salue encore vers la véranda.)
HILDE, à mi-voix .
Adieu, monsieur. Veuillez saluer la mère Jensen de ma part.
BOLETTE, à voix basse, lui secoue le bras.
Hilde...! Petite malhonnête! Tu n’es pas folle! Il pourrait t’entendre !
HILDE
Pfuh !... que veux-tu que ça me fasse !
BOLETTE, regarde dehors à droite.
Voilà père.
(Le docteur Wangel , en costume de voyage , un petit sac à la main, arrive de la droite par le chemin.)
WANGEL
Me voici de retour, fillettes !
( Il entre par la porte de la haie.) BOLETTE, descend dans le jardin au-devant de lui .
Oh ! comme c’est bien que tu sois là.
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
HILDE, descend aussi vers lui.
Es-tu quitte pour toute la journée maintenant, père? WANGEL
Oh ! non, il me faudra descendre un petit moment dans mon cabinet, plus tard... Dites-moi,... savez-vous si Arnholm est arrivé?
BOLETTE
Oui, il est arrivé cette nuit. Nous avons envoyé à l’hôtel. WANGEL
Vous ne l’avez donc pas vu encore?
BOLETTE
Non. Mais il viendra sûrement nous voir ce matin. WANGEL
Oui, c’est bien certain.
HILDE, le tire par le bras.
Père, maintenant il faut regarder autour de toi. WANGEL, regarde du côté de la véranda.
Oui, je vois bien, enfant... On a vraiment ici un air de fête.
BOLETTE
Oui, ne trouves-tu pas que nous avons joliment arrangé ça?
WANGEL
Oui, certes, je dois le dire. Est-ce que... nous sommes seuls dans la maison en ce moment?
Oui, elle est allée...
HILDE
BOLETTE, coupe brusquement.
Mère est au bain.
WANGEL, regarde Bolette affectueusement et lui tapote la tête.
Puis il dit avec quelque hésitation :
Écoutez, fillettes,... voulez-vous que tout cela reste ainsi toute la journée? Et le drapeau hissé toute la journée aussi?
HILDE
Oh ! mais tu peux bien le penser, père !
WANGEL
Hm!... certainement. Mais, voyez- vous...
BOLETTE, avec un clin d'œil et un signe de tête.
Tu peux bien comprendre que nous avons fait tout cela en Thonneur du professeur Arnholm. Quand un si bon ami vient pour la première fois te rendre visite...
HILDE, sourit et secoue son père.
Pense donc,... lui qui a été le précepteur de Bolette, père !
WANGEL, souriant à demi .
Vous êtes de vraies futées, toutes les deux... Enfin, mon Dieu,... il est, au fond, bien naturel que nous nous souvenions de celle qui n'est plus parmi nous. Mais tout de même. Tiens, Hilde.
(Il lui tend sa petite valise.)
Descends la dans mon cabinet... Non, fillettes,... je n'aime pas cela. Je n’aime pas la forme, vous comprenez. Que nous allions ainsi, tous les ans... Enfin,... que peut-on dire à cela ! On ne peut sans doute le faire autrement.
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
HILDE, va traverser le jardin à gauche avec la valise , mais s’arrête, se retourne , et désigne de la main.
Voyez ce monsieur qui arrive là-bas. C'est sûrement le professeur.
BOLETTE regarde de ce côté.
Celui-là?
(Elle rit.)
Non, tu es bonne, toi ! Crois-tu que cette personne âgée est Arnholm !
WANGEL
Attends un peu, enfant. Oui, ma foi, je crois bien que c’est lui?... Mais oui, c’est bien lui, oui!
BOLETTE, les yeux êcarquillês , tout étonnée .
Oui, mon Dieu, je crois aussi... !
(Le professeur Arnholm , en élégant costume du matin , avec des lunettes d'or et une badine , arrive de gauche par le sentier. Il a l'air un peu surmené , regarde dans le jardin, salue d'un air aimable et entre par le portillon.)
WANGEL, va au-devant de lui.
Bien venu, cher professeur ! Cordialement le bien venu en ces lieux qui vous étaient autrefois familiers !
ARNHOLM
Merci, merci, docteur Wangel. Merci mille fois.
(Ils se secouent les mains et marchent ensemble.)
Et voici les enfants !
(Il leur tend les mains et les regarde .)
Je ne les aurais guère reconnues, toutes les deux.
WANGEL
Non, je le pense bien.
ARNHOLM
Si,... peut-être Bolette, tout de même... Oui, j'aurais reconnu Bolette.
WANGEL
A peine, je crois. C'est qu'il y a huit ou neuf ans depuis la dernière fois que vous l'avez vue. Hé oui ! on a eu ici de grands changements depuis lors.
ARNHOLM, regarde autour de lui.
A vrai dire, je ne trouve pas. Sauf que les arbres ont beaucoup grandi... et que cette tonnelle a été disposée là...
WANGEL
Oh ! non, pour ce qui est du décor...
ARNHOLM, sourit.
Ah ! et puis, naturellement, que vous avez maintenant deux grandes filles bonnes à marier dans la maison.
WANGEL
Oh ! il n’y en a guère qu'une bonne à marier.
HILDE, à mi-voix.
Non, écoutez père !
WANGEL
Mais je pense que nous allons nous installer dans la véranda. Il y fait plus frais qu'ici. Voulez-vous?
ARNHOLM
Merci, cher docteur.
(Us montent. Wangel désigne à Arnkolm le fauteuil à bascule.)
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
WANGEL
Voilà. Vous n'avez plus qu’à rester tranquillement assis et à bien vous reposer. Car vous avez vraiment l'air un peu fatigué du voyage.
Oh! ce n'est rien. Ici, dans cette ambiance...
BOLETTE, à W an gel.
N'allons-nous pas porter un peu de soda et de sirop dans le salon d'été? Sûrement il va bientôt faire trop chaud ici.
WANGEL
C’est cela, fillettes. Du soda et du sirop. Et peut-être un peu de cognac.
BOLETTE
Il faut aussi du cognac?
WANGEL
Un peu seulement. Si quelqu'un en voulait.
BOLETTE
Bien, bien. Hilde, va donc porter la valise dans le cabinet.
(Bolette entre dans le salon d'été et ferme la porte derrière elle . Hilde prend la valise et traverse le jardin pour aller à gauche derrière la maison.)
ARNHOLM, qui a suivi Bolette des yeux.
C’est vraiment une superbe... Ce sont deux superbes filles que vous avez là.
WANGEL, s’assied.
Oui, n’est-ce pas?
ARNHOLM
Oui, c’est franchement prodigieux, le changement de Bolette. Et de Hilde aussi... Mais vous-même, cher docteur... Pensez- vous demeurer ici toute votre vie?
WANGEL
Oh ! oui, c’est évidemment ce qui arrivera. Je suis né natif d’ici, comme on dit. C’est ici que j’ai vécu profondément heureux avec celle qui nous a quittés si tôt. Vous l’avez connue quand vous étiez ici, Arnholm.
ARNHOLM
Oui... oui.
WANGEL
Et maintenant je vis très heureux avec celle qui l’a remplacée. Oh! je peux dire qu’à tout prendre, le sort m’a favorisé.
ARNHOLM
Mais pas d’enfants de votre second mariage?
WANGEL
Nous avons eu un petit garçon il y a deux ans, deux ans et demi. Mais nous ne l’avons pas gardé longtemps. Il est mort à quatre, cinq mois.
ARNHOLM
Votre femme n’est-elle pas à la maison aujourd’hui?
WANGEL
Si, elle ne va sûrement pas tarder maintenant. Elle est en bas à se baigner. Elle y va tous les jours en cette saison. Quelque temps qu’il fasse.
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
ARNHOLM
A-t-elle quelque maladie?
WANGEL
Pas positivement une maladie. Bien qu'elle ait été singulièrement nerveuse ces deux dernières années. C'est-à-dire, par moments. Je ne peux pas bien me rendre compte au juste de ce qui cloche en elle. Mais aller en mer, ça, voyezvous, c'est sa vie et sa joie.
ARNHOLM
Je me le rappelle, d'autrefois.
WANGEL, avec un sourire presque imperceptible .
Oui, vous avez connu Ellida du temps où vous étiez précepteur là-bas, à Skjoldviken.
ARNHOLM
Bien entendu. Elle venait souvent en visite au presbytère. Et je la rencontrais généralement lorsque j'allais au phare voir son père.
WANGEL
Le temps qu’elle a passé là, croyez-moi, lui a imprimé des traces profondes. Les gens, ici, dans la ville, ne comprennent pas du tout cela... Ils l'appellent « la dame de la Mer ».
ARNHOLM
Vraiment?
Oui. Et c’est pourquoi... Parlez-lui donc de ces jours passés, mon cher Amholm. Cela lui fera beaucoup de bien.
ARNHOLM, le regarde avec doute.
Avez-vous quelque raison de le croire?
WANGEL
Bien sûr que j'en ai.
LA VOIX D’ELLIDA, entendue de la droite , hors du jardin.
C'est toi, Wangel !
WANGEL, se lève .
Oui, chère.
( Mme Ellida Wangel , enveloppée dans un grand châle léger et les cheveux mouillésf épars sur ses êpaulesi apparaît entre les arbres près du pavillon. Arnholm se lève.)
WANGEL, sourit et tend les mains vers elle.
Ah ! voyez, c'est l'ondine !
ELLIDA, monte rapidement sur la véranda et lui prend les mains.
Dieu merci, je te revois ! Quand es-tu arrivé?
A l'instant. Il n'y a qu'un petit moment.
(Il désigne Arnholm.)
Mais ne veux-tu pas dire bonjour à une vieille connaissance...?
ELLIDA, tend la main à Arnholm.
Ah ! vous voilà donc. Soyez le bienvenu. Et excusezmoi de n'avoir pas été là...
ARNHOLM
Oh ! je vous en prie. Vous n'allez pas faire de cérémonies...
WANGEL
L'eau était-elle bonne aujourd’hui?
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER 8l
ELLIDA
Bonne ! Oh ! Dieu, l'eau n'est jamais bonne ici. Elle est tiède et molle. L'eau est malade, ici, dans les fjords.
ARNHOLM
Malade?
ELLIDA
Oui, elle est malade. Et je crois qu'elle rend malade aussi.
WANGEL, sourit.
Ah ! tu recommandes joliment les bains.
Je croirais plutôt, madame Wangel, que vous avez des liens particuliers avec la mer et tout ce qui touche à la mer.
ELLIDA
Oh ! oui, c’est possible. Je le crois presque moi-même... Mais voyez-vous quel air de fête les fillettes ont donné à tout en votre honneur?
WANGEL, embarrassé.
Hm !...
(Il regarde sa montre.)
Il faut que je ne tarde pas maintenant...
ARNHOLM
Est-ce vraiment en mon honneur...?
ELLIDA
Oui, vous pensez bien. Nous ne nous parons pas ainsi tous les jours... Ouf!... quelle chaleur étouffante on a sous ce toit !
T. XIV
(EUe descend dans le jardin.)
Venez par ici. On a là, du moins, comme un souffle d'air.
( Elle s’assied dans le pavillon.) ARNHOLM, l’y rejoint.
Je trouve qu'on a ici fort bon air.
ELLIDA
Oui, vous, qui êtes habitué à l'air suffocant de la capitale. Il paraît que c'est épouvantable en été, à ce qu'on m'a dit.
WANGEL, qui est aussi descendu au jardin.
Hm ! chère Ellida, tu vas tenir compagnie à notre bon ami toute seule pour un moment.
ELLIDA
Tu as des affaires?
WANGEL
Oui, il faut que je descende à mon bureau. Et puis, il faut que je me change un peu. Mais je ne serai pas long...
ARNHOLM, s’assied dans le pavillon.
Prenez votre temps, cher docteur. Votre femme et moi, nous saurons faire passer le temps.
WANGEL, avec un signe de tête.
Oui, oui,... j'y compte bien. Allons,... au revoir !
(Il sort à travers le jardin à gauche.) ELLIDA, après un court silence.
Vous ne trouvez pas qu'on est bien ici?
ARNHOLM
Je trouve que je suis bien maintenant.
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
ELLIDA
Ce pavillon est appelé mon pavillon. Car c'est moi qui l’ai fait arranger. Ou plutôt c'est Wangel... qui l'a fait pour moi.
ARNHOLM
Et c'est ici que vous vous tenez d'habitude?
ELLIDA
Oui, j'y suis la plus grande partie de la journée.
ARNHOLM
Sans doute avec les fillettes?
ELLIDA
Non, les fillettes... elles se tiennent sur la véranda.
ARNHOLM
Et Wangel lui-même?
ELLIDA
Oh ! Wangel circule entre les deux. Tantôt il est près de moi, tantôt avec les enfants.
ARNHOLM
Est-ce vous qui voulez que ce soit ainsi?
ELLIDA
Je crois que c'est le mieux ainsi pour tout le monde. Nous pouvons nous parler à distance,... quand parfois nous croyons avoir quelque chose à dire.
ARNHOLM, après un moment de réflexion.
La dernière fois que je vous ai rencontrée... Je veux dire là-bas, à Skjoldviken... Hm!...il y a longtemps de cela...
ELLIDA
Il y a bel et bien dix ans depuis que vous étiez là-bas chez nous.
ARNHOLM
Oui, à peu près. Et quand je vous vois par la pensée dans ce phare...! La païenne, comme vous appelait le vieux prêtre, parce que votre père vous avait fait baptiser d'un nom de bateau, disait-il, et non d’un nom chrétien...
ELLIDA
Oui, et puis après?
ARNHOLM
Jamais je n’aurais pu croire que je vous reverrais ici comme madame Wangel.
ELLIDA
Non, dans ce temps-là, Wangel n’était pas encore... Dans ce temps-là vivait encore la première mère des fillettes. Leur vraie mère, quoi...
ARNHOLM
Oui. Parfaitement. Mais même s’il n’en avait pas été ainsi... Même si Wangel avait été tout à fait libre,... je n’aurais jamais pensé que cela pourrait se faire.
ELLIDA
Moi non plus. Jamais de la vie... dans ce temps-là.
ARNHOLM
Wangel est un si brave homme. Si loyal. Si bon et obligeant pour tous...
ELLIDA, cordialement et avec chaleur.
Oui, certes, il l’est !
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
ARNHOLM
... mais il doit être prodigieusement différent de vous, il me semble.
ELUDA
Vous avez raison. Il Test, en effet.
ARNHOLM
Bien, mais comment est-ce venu, alors? Comment est-ce venu?
ELLIDA
Oh ! mon cher Arnholm, il ne faut pas me demander cela. Je ne saurais pas vous expliquer ces choses-là. Et même si je le pouvais, vous ne seriez pas en mesure d’y rien comprendre.
Hm!...
(Un peu plus bas.)
Avez-vous jamais rien confié à votre mari à mon sujet? Je veux parler naturellement de la vaine démarche,... à laquelle je me suis laissé entraîner.
ELLIDA
Non. Pouvez-vous le croire ! Je ne lui ai pas dit un mot de... ce que vous pensez.
ARNHOLM
J’en suis heureux. Car je me sentais comme un peu gêné à l’idée que...
ELLIDA
Il n’y a aucune raison. Je lui ai dit seulement, ce qui est vrai, que j’avais beaucoup d’affection pour vous, et
que vous étiez le meilleur et le plus sincère ami que j 'avais là-bas.
ARNHOLM
Je vous remercie. Mais dites-moi maintenant,... pourquoi ne m'avez- vous jamais écrit depuis mon départ?
ELLIDA
J'ai pensé que cela vous ferait peut-être de la peine d'avoir des nouvelles d'une personne qui... qui ne pouvait donner satisfaction à votre désir. C'était comme raviver une blessure, me semblait-il.
ARNHOLM
Hm !... Oui, oui, vous avez sans doute raison.
ELLIDA
Mais pourquoi n'avez- vous jamais écrit vous-même?
ARNHOLM, la regarde avec un sourire de demi-reproche .
Moi? Faire le premier pas? Me faire peut-être soupçonner de vouloir entamer une nouvelle demande. Après un refus comme celui que j’avais essuyé?
ELLIDA
Oh! non, je le comprends bien... N'avez-vous jamais pensé ensuite à un autre mariage?
ARNHOLM
Jamais. Je suis resté fidèle à mes souvenirs.
ELLIDA, plaisantant à demi .
Oh ! voyons ! Oubliez les vieux souvenirs tristes. Vous devriez plutôt penser à devenir un heureux mari, il me semble.
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
ARNHOLM
Il faut alors que cela ne tarde pas, madame Wangel. Songez donc,... j’ai déjà, c’est pénible à dire, trente-sept ans sonnés.
Eh bien ! raison de plus pour vous dépêcher.
(Elle se tait un instant , puis} dit d'une voix grave et basse :
Écoutez, mon cher Arnholm,... je vais vous dire une chose que je n'aurais pas pu énoncer alors, même si ma vie eût été en jeu.
ARNHOLM
Qu'est-ce donc?
ELLIDA
Lorsque vous avez fait... cette vaine démarche, comme vous disiez tout à rheure,... je ne pouvais pas, alors, vous répondre autrement que je l'ai fait.
ARNHOLM
Je le sais. Vous n'aviez rien à m'offrir qu'une bonne amitié. Je le sais bien.
ELLIDA
Mais vous ne savez pas que toute mon âme et toutes mes pensées étaient alors ailleurs.
Alors?
ARNHOLM
ELLIDA
Oui, justement alors.
ARNHOLM
Mais c’est impossible ! Vous vous trompez de date. Je ne crois pas que vous connaissiez Wangel à ce moment-là.
ELLIDA
Ce n’est pas de Wangel que je parle.
ARNHOLM
Pas de Wangel? Mais à cette époque,... là-bas à Skjoldviken... Je ne me rappelle pas une seule personne, là-bas, à qui j'aurais pu imaginer la possibilité que vous auriez pu songer.
ELLIDA
Non, non,... je le pense bien. Car tout cela était follement absurde.
ARNHOLM
Mais dites-m’en donc davantage là-dessus.
ELLIDA
Oh ! il suffit bien que vous sachiez que j'étais liée alors. Et maintenant, vous le savez.
ARNHOLM
Et si alors vous n'aviez pas été liée?
ELLIDA
Eh bien ! quoi?
ARNHOLM
Votre réponse à ma lettre aurait-elle été différente?
Comment puis-je le savoir? Lorsque Wangel est venu, la réponse a été différente.
ARNHOLM
A quoi bon me dire que vous étiez liée?
LA DAME DE LA MER, ACTE- PREMIER
ELLIDA, se lève comme prise d’une inquiétude nerveuse.
Parce qu'il me faut quelqu'un à qui me confier. Non, non, restez assis.
ARNHOLM
Votre mari ne sait donc rien de cette histoire?
ELLIDA
Je lui ai avoué tout d’abord que mes pensées, autrefois, avaient été ailleurs. Il n'a pas demandé à en savoir davantage. Et depuis, nous n'en avons jamais parlé. Ce n'était d'ailleurs, au fond, que pure folie. Et c'est tombé tout de suite. Oui, c'est-à-dire... à peu près.
ARNHOLM, s* lève.
A peu près seulement? Pas tout à fait !
ELLIDA
Si ! Si fait ! Ah ! Dieu, cher Arnholm, ce n’est pas du tout comme vous croyez. C'est tellement inconcevable. Je ne sais comment je pourrais vous le raconter. Vous croiriez seulement que j'étais malade. Ou que j'étais folle.
Chère madame,... maintenant il faut que vous disiez tout.
ELLIDA
Allons! Je vais essayer. Comment, vous qui êtes un homme raisonnable, pourrez- vous comprendre que...
(Elle regarde dehors et s’interrompt.)
Attendez à plus tard. Voilà une visite.
(Lyngstrand arrive par la gauche sur le chemin et entre dans le jardin. Il a une fleur à la boutonnière et porte
un beau bouquet enveloppé de papier et de rubans de soie. Il s'arrête et reste un peu hésitant près de la véranda .)
ELLIDA, s'avance dans le pavillon.
Est-ce les jeunes filles que vous cherchez, monsieur Lyngstrand?
LYNGSTRAND, se retourne .
Ah ! vous êtes là, madame?
(Il salue et s'approche.)
Non, ce n’est pas elles. Ce n’est pas ces demoiselles. C’est vous-même, madame Wangel. Vous m’avez permis de venir vous rendre visite...
Oui, certainement. Vous êtes toujours le bienvenu.
LYNGSTRAND
Je vous remercie. Et comme par un heureux hasard il il y a justement fête aujourd’hui dans la maison...
ELLIDA
Ah ! vous savez cela?
LYNGSTRAND
Mais oui. Aussi voudrais- je me permettre, madame, de vous offrir...
(Il salue et tend le bouquet.)
ELLIDA, sourit.
Mais, cher monsieur Lyngstrand, le mieux n’est-il pas que vous donniez vos belles fleurs au professeur Arnholm lui-même? Car c’est lui qui est vraiment...
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
LYNGSTRAND, indécis , les regarde tous deux.
Pardon,... mais je ne connais pas monsieur. C'est seulement... Je viens à l'occasion de l'anniversaire, madame.
ELLIDA
L’anniversaire? Alors vous avez fait erreur, monsieur Lyngstrand. Il n'y a pas d'anniversaire ici dans la maison aujourd'hui.
LYNGSTRAND, avec un sourire malin.
Oh ! je sais bien. Mais je ne croyais pas que ce fût tellement secret.
ELLIDA
Qu’est-ce que vous savez?
LYNGSTRAND
Que c'est votre anniversaire, madame.
ELLIDA
A moi?
ARNHOLM, la regarde d'un air interrogateur.
Aujourd’hui? Non, certainement pas.
ELLIDA, à Lyngstrand.
D’où vous vient cette idée?
LYNGSTRAND
C'est mademoiselle Hilde qui l'a révélé. Je suis déjà entré ici un instant aujourd’hui. Et j’ai demandé à ces demoiselles pourquoi elles avaient tant de fleurs et hissaient le drapeau...
Oui, eh bien?
ELLIDA
LYNGSTRAND
... et mademoiselle Hilde a répondu : c'est que c'est aujourd'hui l'anniversaire... de mère.
ELLIDA
De mère... ! Ah ! bien.
Aha!
ARNHOLM
(Lui et EUida échangent un regard d’intelligence.)
Oui, puisque ce jeune homme le sait, madame Wangel...
ELLIDA, à Lyngstrand.
Oui, puisque vous le savez, je...
LYNGSTRAND, présente de nouveau le bouquet.
Permettez-moi donc de vous féliciter...
ELLIDA, prend le bouquet.
Tous mes remerciements... Veuillez vous asseoir un moment, monsieur Lyngstrand.
(EUida, Arnholm et Lyngstrand s’asseyent dans la véranda.)
Cette affaire... l'affaire de mon anniversaire... aurait dû être un secret, monsieur le professeur.
ARNHOLM
Oui, elle l'aurait dû. Elle n'était pas pour nous, les noninitiés.
ELLIDA pose le bouquet sur la table.
C'est bien cela. Pas pour les non-initiés.
LYNGSTRAND
Je n'en dirai certes pas un mot à âme qui vive.
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
ELUDA
Oh ! ce n'est pas pour cela que je le dis... Mais comment allez-vous? Il me semble que vous avez meilleure mine.
LYNGSTRAND
Oui, je crois que ça va bien. Et l'année prochaine, si, peut-être, je m'en vais dans les pays du sud...
ELLIDA
Et vous le pourrez, disent les fillettes.
LYNGSTRAND
Oui, car à Bergen, j'ai un bienfaiteur qui me protège. Et il a promis qu'il m'aidera l'année prochaine.
ELLIDA
Comment l’avez- vous trouvé?
LYNGSTRAND
Oh ! ç'a été une fameuse chance. J’ai servi en mer sur un de ses bateaux.
ELLIDA
Vraiment? Vous aviez le goût de la mer dans ce temps-là?
Non, pas le moins du monde. Mais quand ma mère est morte, mon père n’a plus voulu m’avoir chez lui. Et il m'a fait partir en mer. Nous avons fait naufrage dans la Manche au retour. Et ce fut très bon pour moi.
ARNHOLM
Comment cela?
LYNGSTRAND
Oui, car c’est grâce à ce naufrage que j’ai eu mon mal. Ce mal de poitrine. Je suis resté si longtemps dans l’eau glacée avant qu’on soit venu à mon secours. Alors, j’ai dû renoncer à la mer... Oui, ce fut certes un grand bonheur.
ARNHOLM
Ah? Vous trouvez?
LYNGSTRAND
Oui. Car le mal n’est pas autrement dangereux. Et maintenant je peux devenir sculpteur, comme je le voudrais tant. Songez donc, modeler la douce glaise, qui prend si délicatement forme entre les doigts !
ELLIDA
Et que voulez-vous modeler? Sera-ce des ondins et des ondines? Ou bien sera-ce de vieux vikings...?
LYNGSTRAND
Non, ce ne sera rien de pareil. Aussitôt que je pourrai m’y mettre, j’essayerai de faire une grande œuvre. Un groupe, comme on l’appelle.
ELLIDA
Ah! oui,... et que représentera ce groupe?
LYNGSTRAND
Oh ! ce serait quelque chose que j’ai moi-même éprouvé.
ARNHOLM
Bien, bien. Tenez-vous surtout à cela.
ELLIDA
Mais qu’est-ce que c’est?
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
LYNGSTRAND
Voilà, j’avais pensé que ce serait une jeune femme de marin, couchée, qui dort d’un sommeil étrangement agité. Et elle rêve aussi. Je crois que je saurai la faire de façon que tout le monde puisse voir qu’elle rêve.
ARNHOLM
N’y aura-t-il rien de plus?
LYNGSTRAND
Si, il y aura un autre personnage. Une apparition, comme on dit. Ce sera son mari, à qui elle a été infidèle pendant son absence. Et il s’est noyé en mer.
ARNHOLM
Comment dites-vous?
Il s’est noyé?
LYNGSTRAND
Oui. Il s’est noyé dans une traversée. Mais ce qui est singulier, c’est qu’il est rentré chez lui quand même. C’est pendant la nuit. Et le voilà debout devant le lit, et il la regarde. Il sera tout trempé, comme un homme qu’on tire de l'eau.
ELLIDA, s’adosse sur son siège.
C’est étrange.
(Elle jerme les yeux.)
Oh ! je vois cela tout vif devant moi.
ARNHOLM
Mais, au nom du ciel, monsieur... monsieur...! Vous avez dit que c’était une scène que vous aviez éprouvée.
LYNGSTRAND
Hé oui !... j'ai bien éprouvé cela. C'est-à-dire, à peu près.
ARNHOLM
Éprouvé qu'un mort...?
LYNGSTRAND
Je ne l’ai pas éprouvé comme ça, directement. Pas éprouvé physiquement, bien entendu. Mais tout de même...
ELLIDA, vivement , l'esprit tendu.
Racontez-moi tout ce que vous savez ! Il faut que je sois complètement au fait de ceci.
ARNHOLM, sourit.
Oui, ceci est assurément quelque chose pour vous. Il y a une atmosphère marine là dedans.
ELLIDA
Comment était-ce, alors, monsieur Lyngstrand?
LYNGSTRAND
Bon, voici comment : lorsque notre brick allait quitter une ville qu'on appelle Halifax pour rentrer au pays, nous avons dû y laisser le maître d'équipage à l’hôpital. Un Américain fut engagé pour le remplacer. Ce nouveau maître d'équipage...
ELLIDA
L'Américain?
LYNGSTRAND
... oui ; un jour il emprunta au capitaine un paquet de vieux journaux qu’il lisait à tout moment. Car il voulait apprendre le norvégien, disait-il.
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
ELLIDA
Bien ! Et alors?
Alors voilà qu’un soir s’élève une violente tempête. Tout le monde était sur le pont. Sauf le maître d’équipage et moi. Lui, s’était foulé un pied et ne pouvait pas marcher, et j’étais malade aussi, et au lit. Et il était assis dans la cabine et lisait un des vieux journaux...
ELLIDA
Bien ! Bien !
LYNGSTRAND
Et soudain je l’entends qui pousse comme un hurlement. Je le regarde, et je vois sa figure blanche comme de la craie. Et il se met à froisser le journal et à le déchirer en mille petits morceaux. Et il faisait cela tout tranquillement.
ELLIDA
N’a-t-il rien dit du tout? Il n’a pas parlé?
LYNGSTRAND
Pas tout de suite. Mais un peu après il a dit, comme se parlant à lui-même : « Mariée. Avec un autre. En mon absence. »
ELLIDA, ferme les yeux et dit presque à voix basse :
Il a dit cela?
LYNGSTRAND
Oui. Et songez donc,... il l’a dit en fort bon norvégien. Il a dû avoir une grande facilité pour apprendre les langues étrangères, cet homme.
ELLIDA
Et ensuite? Qu’est-il arrivé de plus?
t. xiv.
LYNGSTRAND
Oui, alors viennent ces paroles étranges que jamais de ma vie je n'oublierai. Il ajouta, tout tranquillement, cela aussi : « Mais elle est à moi, et mienne elle sera. Et elle me suivra, dussé-je rentrer au pays et la chercher comme un noyé revenu de la mer. »
ELLIDA, se verse un verre d'eau. Ses mains tremblent.
Pfuh!... comme il fait lourd ici aujourd'hui...
LYNGSTRAND
Et cela, il l'a dit avec une telle force de volonté qu'il m'a paru homme à le faire.
ELLIDA
Avez-vous quelque renseignement sur... ce qu'est devenu cet homme?
LYNGSTRAND
Oh ! madame, il n'est sûrement plus vivant.
ELLIDA, vite.
Pourquoi le croyez-vous?
LYNGSTRAND
Nous avons fait naufrage plus tard dans la Manche. J'étais descendu dans la grande barque avec le capitaine et cinq autres. Le second est allé dans le youyou, et l'Américain y était aussi, et un homme encore.
Et de ceux-là on n'a plus entendu parler?
LYNGSTRAND
Non, pas la moindre nouvelle, madame. Mon bienfaiteur l'a écrit récemment dans une lettre. Et c'est précisément
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
pourquoi je désire tellement faire une œuvre d’art avec cette histoire. La femme infidèle du marin, je la vois toute vive devant moi. Et le vengeur, qui est noyé, et qui revient quand même de la mer. Je les vois tous les deux si nettement.
ELLIDA
Moi aussi.
(Elle se lève.)
Venez,... entrons. Ou plutôt allons trouver Wangel. Je trouve qu’on étouffe ici.
(Elle sort du pavillon.)
LYNGSTRAND, qui s’est levé aussi.
Pour ma part, je vais prendre congé. Je voulais seulement faire une petite visite pour l’anniversaire.
ELLIDA
Allons, comme vous voudrez.
(Elle lui tend la main.)
Adieu et merci pour les fleurs.
(Lyngstrand salue et sort à gauche par le portillon.)
ARNHOLM, se lève et s’approche d’Ellida.
Je vois que cela vous a vivement émue, chère madame Wangel.
ELLIDA
Oh! oui, vous pouvez le dire, bien que...
ARNHOLM
Mais ce n’est rien de plus, au fond, que ce à quoi vous deviez vous attendre.
ELLIDA, le regarde , stupéfaite.
M’attendre !
Oh ! cher Arnholm, il n’est peut-être pas si toqué que cela.
ARNHOLM
Est-ce donc ces sornettes sur le mort qui vous ont troublée ainsi? Et moi qui croyais que...
ELLIDA
Que croyez-vous?
ARNHOLM
Je croyais naturellement que ce n’était que feinte de votre part. Que vous étiez là, tourmentée d’avoir découvert que l’on célèbre une fête de famille dans la maison. Que votre mari et ses enfants mènent une vie de souvenir, à laquelle vous n’avez aucune part. *
Oh ! non, non. Qu’il en soit de cela comme ça voudra. Je n’ai pas le droit de réclamer mon mari uniquement pour moi seule.
ARNHOLM
Il me semble pourtant que vous devriez l’avoir.
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
IOI
ELLIDA
Oui. Mais je ne l'ai quand même pas. C'est là le fait. Moi-même je vis aussi avec des souvenirs,... où les autres n'ont pas de part.
ARNHOLM
Vous !
( Plus bas.)
Faut-il entendre par là..,? Vous... vous n'aimez pas vraiment votre mari !
ELLIDA
Oh ! si, si,... de toute mon âme j'ai fini par l'aimer ! Et c'est précisément pourquoi c'est tellement affreux,... inexplicable,... inimaginable... !
ARNHOLM
Maintenant vous allez me confier vos chagrins entièrement, sans réserve ! Le voulez-vous, madame Wangel?
ELLIDA
Je ne peux pas, cher ami. Pas maintenant, du moins. Plus tard, peut-être.
(Bolette sort sur la véranda et descend dans le jardin.)
BOLETTE
Père sort de son cabinet. N'allons-nous pas nous asseoir tous dans le salon d'été?
Oui, allons-y.
ELLIDA
( Wangel , qui a changé de costume , arrive avec Hilde de derrière la maison , à gauche.)
WANGEL
Voilà ! Vous me voyez tout à fait libre ! Ça fera plaisir de boire maintenant un bon verre de boisson fraîche.
ELLIDA
Attends un peu.
(Elle entre dans le pavillon et rapporte le bouquet.) HILDE
Oh ! regardez ! Toutes ces jolies fleurs ! D'où les as-tu? ELLIDA
Je les ai reçues du sculpteur Lyngstrand, ma chère Hilde.
HILDE, interdite.
BOLETTE, inquiète.
Lyngstrand est-il venu ici... de nouveau?
ELLIDA, souriant à demi.
Oui. Il est venu avec ce bouquet. A l’occasion de l’anniversaire, tu comprends.
BOLETTE, avec un coup d’œil vers Hilde.
Oh... !
HILDE, murmure :
L’imbécile !
WANGEL, confus et navré , à Eïlida.
Hm!... Oui, vois-tu... Je vais te dire, ma chère, ma bonne, mon Ellida bénie...
ELLIDA, V interrompant.
Venez, fillettes ! Nous mettrons mes fleurs dans l’eau avec les autres.
LA DAME DE LA MER, ACTE PREMIER
(Elle monte sur la véranda.) BOLETTE, bas , à Hilde.
Oh ! mais elle est gentille au fond, tout de même.
HILDE, à mi-voix , d’un air fâché .
Singeries ! C’est seulement un air qu’elle se donne pour plaire à père.
WANGEL, sur la véranda , serre la main d’Ellida.
Merci,... merci! Grand merci pour ce que tu as fait là, Ellida !
ELLIDA, arrange les fleurs.
Eh bien ! quoi... ne puis- je pas aussi en être, et célébrer le... l’anniversaire de mère?
ARNHOLM
Hm!...
(Il monte auprès de Wangel et d’Ellida. Bolette et Hilde restent en bas dans le jardin.)