ACTE IV
(Le salon d’été du docteur Wangel. Portes à droite et à gauche. Au fond, entre deux fenêtres, porte vitrée ouverte sur la véranda. On aperçoit une partie du jardin. Canapé à gauche, avec une table devant. A droite, un piano, et plus loin, une grande jardinière. Au milieu du salon, une table ronde entourée de sièges. Sur la table, un rosier en fleurs et d’autres plantes en pots autour. — C’est le matin.)
Dans le salon , près de la table à gauche , BOLETTE est assise sur le canapé , travaillant à une broderie. LYNGSTRAND est assis sur une chaise au boui de la table. En bas , dans le jardin , BALLESTED est assis et peint. HILDE debout auprès de lui , le regarde.
LYNGSTRAND, les bras sur la table , reste un moment à regarder en silence comment Bolette travaille .
Ce doit être sûrement très difficile de faire une pareille garniture, mademoiselle Wangel.
BOLETTE
Oh ! non. Ce n'est pas si difficile. Pourvu que l'on compte exactement...
LYNGSTRAND
Compter? Il faut compter aussi?
LA DAME DE LA MER, ACTE IV 167
BOLETTE
Oui, les points. Regardez !
LYNGSTRAND
Oui, c’est juste ! Songez donc ! C’est presque une sorte d’art. Savez-vous dessiner aussi?
BOLETTE
Oh ! oui, quand j’ai un modèle devant moi.
LYNGSTRAND
Pas autrement?
Non, pas autrement.
LYNGSTRAND
Alors ce n’est tout de même pas vraiment de l’art. BOLETTE
Non, c’est plutôt... comme de l’adresse.
LYNGSTRAND
Mais je crois que vous pourriez peut-être apprendre l’art.
BOLETTE
Quand je n’ai pas de dispositions?
LYNGSTRAND
Tout de même. Si vous pouviez être constamment avec un véritable artiste...
BOLETTE
Croyez-vous que je pourrais apprendre par lui?
LYNGSTRAND
Pas apprendre précisément de la manière ordinaire. Mais je crois que ça vous pénétrerait peu à peu. Comme par une sorte d’action mystérieuse, mademoiselle Wangel.
BOLETTE
C’est singulier.
LYNGSTRAND, un peu après .
Avez-vous pensé...? Je veux dire... Avez-vous réfléchi sérieusement et profondément au mariage, mademoiselle.
BOLETTE, le regarde furtivement .
Au...? Non.
LYNGSTRAND
J’y ai réfléchi.
BOLETTE
Vraiment?
LYNGSTRAND
Oui, oui,... je pense très souvent à des sujets de ce genre. Surtout au mariage. Et j’ai lu aussi bien des livres qui en parlent. Je crois que le mariage doit exercer comme une action mystérieuse, pour ainsi dire. Que la femme se transforme progressivement jusqu’à ressembler à son mari.
BOLETTE
Elle prend ses goûts, vous voulez dire?
LYNGSTRAND
Oui, justement.
BOLETTE
Bon, mais ses facultés? Et son talent et ses dispositions?
LYNGSTRAND
Hm ! oui,... je me demande si, tout cela aussi ne...
LA DAME DE LA MER, ACTE IV 169
Alors, vous croyez peut-être que tout ce qu'un homme a pu acquérir par ses lectures... ou par ses réflexions... pourrait aussi se transmettre à sa femme?
LYNGSTRAND
Cela aussi, oui. Peu à peu. Comme par une action mystérieuse. Mais je sais bien que cela ne peut se produire que dans un ménage fidèle et affectueux et tout à fait heureux.
BOLETTE
N'avez-vous jamais eu l'idée qu'un mari pourrait peutêtre aussi incliner de la sorte vers sa femme? Devenir pareil à elle, je veux dire.
LYNGSTRAND
Un mari? Non, je ne me suis jamais imaginé cela.
BOLETTE
Mais pourquoi pas aussi bien l'un que l'autre?
LYNGSTRAND
Non, car un homme a une vocation pour laquelle il vit. Et c'est cela qui donne à un homme force et fermeté, mademoiselle Wangel. Il a une vocation, lui.
BOLETTE
Tous les hommes?
LYNGSTRAND
Oh ! non. Je pense aux artistes surtout.
BOLETTE
Trouvez-vous qu'un artiste ait raison de se marier?
LYNGSTRAND
Oui, je le pense. S'il peut trouver une femme qu'il aime profondément, je...
BOLETTE
Quand même. Je me figure qu'il devrait plutôt vivre uniquement pour son art.
LYNGSTRAND
Certes, c'est ce qu’il doit faire. Mais il le peut, tout en se mariant.
BOLETTE
% Eh bien ! et elle?
LYNGSTRAND
Elle? Comment...?
BOLETTE
Celle qu'il épouse. Quel sera son rôle dans la vie?
LYNGSTRAND
Elle aussi vivra pour l'art de son mari. Il me semble qu'une femme se sentirait profondément heureuse de cela.
BOLETTE
Hm !... je ne sais pas trop...
LYNGSTRAND
Si, mademoiselle, croyez-moi. Il n'y a pas seulement l'honneur et la considération dont elle jouit à cause de lui... Car j'estime que c'est là ce qui compte le moins. Mais pouvoir l'aider à créer,... pouvoir lui faciliter le travail en s'occupant de lui, le soignant bien, le choyant et lui rendant la vie tout à fait agréable. Il me semble que ce doit être délicieux pour une femme.
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
BOLETTE
Oh ! vous ne savez pas combien vous êtes égoïste ! LYNGSTRAND
Suis- je égoïste! Oh! grand Dieu...! Oh! si vous me connaissiez un peu mieux...
(Il se penche pour se rapprocher d'elle.)
Mademoiselle Wangel,... quand je ne serai plus là,... et ce sera bientôt...
BOLETTE, le regarde avec compassion.
Voyons, n'allez pas croire à des choses aussi tristes.
LYNGSTRAND
Au fond, ce n'est pas tellement triste, je trouve. BOLETTE
Que voulez-vous dire, alors?
LYNGSTRAND
Je vais partir dans un mois. Partir d'ici, d'abord. Et ensuite j'irai dans les pays du midi.
Ah ! c'est cela. Parfaitement.
LYNGSTRAND
Voudrez-vous penser à moi de temps en temps, mademoiselle?
BOLETTE
Oui, bien volontiers.
LYNGSTRAND, content.
Non, vous me le promettez !
BOLETTE
Oui, je le promets.
LYNGSTRAND
Sérieusement, mademoiselle Bolette?
tJULHl IÜ
Sérieusement.
(Change de ton.)
Oh ! mais à quoi bon cette promesse ! Elle ne mène à rien.
LYNGSTRAND
Comment pouvez-vous dire cela ! Pour moi, ce sera charmant de savoir que vous êtes ici et pensez à moi.
Bien, mais quoi de plus?
LYNGSTRAND
Oui, je ne sais rien de plus que vraiment je...
BOLETTE
Moi non plus. Il y a tant d'obstacles. Tout au monde s'oppose, il me semble...
LYNGSTRAND
Oh ! il pourrait se produire quelque miracle. Un heureux coup du sort... ou quelque chose de ce genre. Car je crois que j'ai maintenant la chance pour moi.
BOLETTE, animée .
Oui, n’est-ce pas ! Vous le croyez !
LYNGSTRAND
Oui, je le crois fermement. Et alors... dans quelques
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
années... quand je reviendrai ici comme sculpteur célèbre, à mon aise, et complètement rétabli...
BOLETTE
Oui, certainement. Espérons-le.
Vous pouvez y compter. Pensez seulement à moi fidèlement pendant que je serai dans les pays du midi. Et j’en ai maintenant votre parole.
BOLETTE
Vous l’avez.
(Elle branle la tête.)
Mais cela ne mène sûrement à rien quand même.
LYNGSTRAND
Si, mademoiselle Bolette, cela mènera au moins à ceci que je pourrai travailler plus facilement et plus vite à mon œuvre.
BOLETTE
Vous croyez?
LYNGSTRAND
Oui, je le sens. Et il me semble que cela devrait être encourageant aussi pour vous... ici, vivant à l'écart... de savoir que vous m'aidez, en quelque sorte, à créer.
BOLETTE, le regarde.
Oui,... mais vous, de votre côté?
LYNGSTRAND
Moi?
BOLETTE, regarde du côté du jardin.
Chut ! Parlons d'autre chose. Voici le professeur qui
arrive.
(On voit Arnkolm arriver de gauche dans le jardin . Il s'arrête et cause avec Ballested et Hüde J
LYNGSTRAND
Aimez-vous votre vieux maître, mademoiselle Bolette? BOLETTE
Si je l'aime?
LYNGSTRAND
Oui, je veux dire, avez-vous de l'amitié pour lui? BOLETTE
Oh ! oui, j'en ai. Car c'est excellent de l'avoir comme ami et conseiller... Et puis, il est toujours prêt à rendre service, quand il peut.
LYNGSTRAND
Mais n'est-ce pas singulier qu'il ne se soit pas marié? BOLETTE
Trouvez-vous cela si singulier?
LYNGSTRAND
Oui. Car il est largement à son aise, dit-on.
BOLETTE
Il doit l'être. Mais il a eu sans doute quelque difficulté à trouver une femme qui veuille de lui, je crois.
LYNGSTRAND
Pourquoi donc?
Oh ! c'est qu'il a été le professeur de presque toutes les jeunes filles qu'il connaît. Il le dit lui-même.
LA ÛAME DE LA MER, ACTE IV
LYNGSTRAND
Qu'est-ce que cela fait?
BOLETTE
Mais, mon Dieu, on n'épouse pas un homme qu'on a eu pour professeur !
LYNGSTRAND
Vous croyez qu'une jeune fille ne peut pas être amoureuse de son professeur?
BOLETTE
Pas lorsqu'elle est devenue grande.
LYNGSTRAND
Non,... vraiment !
BOLETTE, pour l'avertir.
Bien, bien, bien !
( Ballested a rangé ses affaires et les emporte en traversant le jardin à droite. Hilde l'aide. Arnholm monte sur la véranda et entre dans le salon.)
ARNHOLM
Bonjour, ma chère Bolette. Bonjour, monsieur... monsieur... hm!
(Il a l’air ennuyé et fait froidement un signe de tête à Lyngstrand , qui se lève et s incline.)
BOLETTE, se lève et va au-devant d’ Arnholm.
Bonjour, monsieur le professeur.
ARNHOLM
Comment va-t-on ici aujourd’hui?
BOLETTE
Merci, on va bien.
ARNHOLM
Votre belle-mère est peut-être au bain, aujourd'hui encore?
BOLETTE
Non, elle est là-haut dans sa chambre.
ARNHOLM
Est-ce qu'elle n'est pas tout à fait bien?
BOLETTE
Je ne sais pas. Elle s'est enfermée.
ARNHOLM
Hm!... elle s'est enfermée?
Madame Wangel a été très émue au sujet de l'Américain hier.
ARNHOLM
Qu'en savez- vous?
LYNGSTRAND
J'ai dit à madame Wangel que je l’avais vu en chair et en os marcher derrière le jardin.
ARNHOLM
Ah ! je comprends.
BOLETTE, à Arnholm.
Vous et père êtes sûrement restés longtemps ensemble, hier soir.
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
ARNHOLM
Oui, assez longtemps. Nous avons parlé d'un sujet sérieux.
BOLETTE
Lui avez-vous aussi parlé de moi et de mes affaires?
ARNHOLM
Non, chère Bolette. Je n’y suis pas arrivé. Il était tellement absorbé par autre chose.
BOLETTE, soupire.
Hé oui!... il l’est toujours.
ARNHOLM, la regarde d’une manière expressive.
Mais plus tard, aujourd’hui, nous parlerons de ces questions, nous deux... Où est votre père maintenant? Peut-être pas à la maison?
BOLETTE
Si. Il doit être en bas dans son cabinet. Je vais aller le chercher.
ARNHOLM
Non merci. N’y allez pas. Je vais plutôt descendre le trouver.
BOLETTE, écoute un bruit à gauche .
Attendez un peu, monsieur le professeur. Je crois que père est dans l’escalier. Oui. Sans doute il a été là-haut la voir.
(W an gel entre par la porte de gauche.)
WANGEL, tend la main à Arnholm .
Oh ! cher ami,... vous êtes déjà là? C’est aimable d’être venu de si bonne heure. Car je voudrais causer un peu plus avec vous.
T. XIV
BOLETTE, à Lyngstrand.
Irons-nous peut-être au jardin rejoindre Hilde?
Oui, bien volontiers, mademoiselle.
(Lui et Bolette descendent au jardin et sortent entre les arbres du fond.)
ARNHOLM, qui les a suivis des yeux , se retourne vers Wangel. Connaissez- vous assez bien ce jeune homme?
WANGEL
Non, pas du tout.
ARNHOLM
Et cela vous convient qu'il flâne ainsi tellement avec les fillettes?
WANGEL
Tant que cela? Je ne m'en suis pas aperçu.
ARNHOLM
Vous devriez pourtant surveiller un peu cela, il me semble.
WANGEL
Oui, vous avez bien raison. Mais, bon Dieu, que puis- je faire, moi, pauvre homme? Les fillettes sont d'ailleurs habituées à veiller sur elles-mêmes. Elles ne veulent écouter ni moi, ni Ellida.
ARNHOLM
Elle non plus?
WANGEL
Non. Au reste, je ne peux pas demander qu’elle s’occupe de cela. Ce n'est pas du tout son affaire.
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
( S’interrompant.)
Mais ce n'est pas de cela que nous avons à parler. Ditesmoi,... avez-vous réfléchi à la question? A tout ce que je vous ai raconté hier?
ARNHOLM
Je n’ai pensé qu’à cela depuis que nous nous sommes quittés cette nuit.
WANGEL
Et que pensez-vous qu’il y ait à faire?
ARNHOLM
Cher docteur, il me semble que, comme médecin, vous devez le savoir mieux que moi.
WANGEL
Oh ! si vous saviez combien il est difficile à un médecin de porter un jugement exact sur une malade qu’il aime profondément ! Et ceci n’est pas non plus une maladie ordinaire. Ce n’est pas un médecin ordinaire,... ni des remèdes ordinaires, qui peuvent .servir en ce cas.
ARNHOLM
Comment est-elle aujourd’hui?
WANGEL
Je viens de monter chez elle, et elle m’a paru tout à fait calme. Mais au fond de tous ses sentiments se cache je ne sais quoi, dont il m’est impossible de me rendre compte. Et puis elle est si variable,... si fantasque,... si soudaine en ses changements.
ARNHOLM
Cela doit résulter de son état d’esprit maladif.
WANGEL
Pas uniquement. Tout au fond, c'est inné chez elle. Ellida fait partie des gens de mer. Tout est là.
ARNHOLM
Qu’entendez-vous au juste par là, cher docteur?
WANGEL
N’avez-vous pas observé que les gens qui vivent au bord de la pleine mer sont comme un peuple à part. Ils semblent presque vivre la vie même de la mer. Il y a un balancement de vagues,... et aussi un flux et un reflux... dans leur façon de penser aussi bien que de sentir. Et jamais ils ne se laissent transplanter. Oh! j’aurais dû réfléchir à cela plus tôt. Oui, c’est une grande faute que j’ai commise envers Ellida, de l’avoir emmenée de là-bas pour l’amener ici !
ARNHOLM
C’est à cette opinion que vous êtes arrivé?
WANGEL
Oui, de plus en plus. Mais j’aurais dû me le dire de prime abord. Oh ! je le savais bien, au fond. Mais je ne voulais pas le reconnaître. Car je l’aimais tellement, voyez-vous! C’est pourquoi j’ai pensé à moi-même avant tout. J’étais égoïste à ce point, en ce temps-là!
Hm!... tout homme est bien un peu égoïste, dans ces cas-là. Cependant je n’ai jamais observé ce défaut chez vous, docteur Wangel.
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
WANGEL, arpente le salon avec agitation.
Oh ! si ! Et je l'ai été aussi par la suite. Je suis beaucoup, beaucoup plus âgé qu'elle. J'aurais dû être pour elle comme un père,... et un guide en même temps. J'aurais dû faire de mon mieux pour développer et clarifier sa vie intellectuelle. Malheureusement je n'en ai jamais rien fait. Je n'ai pas eu assez d'énergie pour cela, voyez-vous! Car je préférais l'avoir telle quelle était. Mais elle a été de mal en pis. Et j’étais là, ne sachant ce que je pourrais inventer.
(Plus bas.)
Voilà pourquoi, dans ma détresse, je vous ai écrit et prié de venir nous voir.
ARNHOLM, le regarde , étonné.
Comment ! C'est pour cela que vous avez écrit?
WANGEL
Oui. Mais ne le laissez pas voir.
ARNHOLM
Mais, au nom du ciel, cher docteur,... quel avantage espérez-vous de moi? Je ne comprends pas.
Non, c'est bien naturel. Car j'ai été mis sur une fausse piste. Je croyais que le cœur d'Ellida, autrefois, avait penché vers vous. Quelle vous était encore, en secret, un peu attachée. Que cela lui ferait peut-être du bien de vous revoir, et de causer avec vous de son foyer et des jours anciens.
ARNHOLM
C'était donc à votre femme que vous pensiez en écrivant
qu’ici quelqu’un m’attendait, et... et peut-être soupirait après moi?
WANGEL
Oui, qui voulez-vous que ce soit?
ARNHOLM, vite.
Non, non, vous avez raison... Mais je ne l’ai pas compris.
WANGEL
C’est tout naturel. J’étais sur une fausse piste.
ARNHOLM
Et vous dites que vous êtes égoïste !
WANGEL
J’avais une grande faute à réparer. J’estimais ne pouvoir négliger aucun moyen qui pouvait lui soulager peutêtre un peu l’esprit.
Comment expliquez-vous le pouvoir que cet étranger exerce sur elle?
WANGEL
Hm ! cher ami,.., ce cas pourrait bien, par certains côtés, ne pas se laisser expliquer.
ARNHOLM
Être de nature inexplicable, vous voulez dire? Tout à fait inexplicable?
WANGEL
Inexplicable, du moins, jusqu’à nouvel ordre.
ARNHOLM
Vous croyez donc à quelque chose de ce genre?
LA DAME DE LA MER, ACTE IV 183
WANGEL
Je ne crois ni ne nie. Simplement, je ne sais pas. Donc, je m'abstiens.
ARNHOLM
Oui, mais dites-moi... Sa singulière et sinistre affirmation au sujet des yeux de l'enfant...?
WANGEL, vivement .
Cette histoire des yeux, je n'y crois pas du tout ! Je ne veux croire à rien de pareil. Ce doit être pure imagination de sa part. Rien de plus.
Avez-vous observé les yeux de cet homme, quand vous l'avez vu hier?
WANGEL
Bien entendu.
ARNHOLM
Et vous n'avez trouvé aucune sorte de ressemblancce?
WANGEL, évasif.
Hm !... mon Dieu, que répondrai-je? Il ne faisait pas très clair quand je l'ai vu. Et de plus, Ellida m'avait tant parlé d'avance de cette ressemblance... Je ne sais pas du tout si j'étais capable de regarder cet homme tout à fait sans prévention.
ARNHOLM
Non, non, c'est bien possible. Mais l'autre fait, alors? Que cette angoisse, cette agitation, lui soient venues juste au moment où cet étranger semble avoir été sur le chemin du retour?
WANGEL
Oui, voyez-vous,... cela aussi, c'est une fantaisie qu'elle a dû s'imaginer depuis avant-hier. Ce n'est pas venu du tout si subitement... tout d'un coup... ainsi qu'elle l'affirme aujourd'hui. Mais depuis qu'elle a entendu dire par ce jeune Lyngstrand que Johnston... ou Friman... ou maintenant peu importe comment il s'appelle... était en route pour revenir il y a trois ans... au mois de mars,... elle est persuadée que son trouble l'a prise précisément ce mois-là.
ARNHOLM
N'en a-t-il pas été ainsi?
WANGEL
Pas du tout. Il y en a eu des signes et des indices, longtemps auparavant... Il est vrai que... par hasard... elle a eu, justement en mars, il y a trois ans, une crise assez violente...
ARNHOLM
Alors, tout de même... !
WANGEL
Oui, mais cela s'explique tout simplement par l'état où elle se trouvait alors,... elle était enceinte.
ARNHOLM
Alors, signes contre signes.
WANGEL, serre les poings .
Et ne lui être bon à rien ! Être à bout d'expédients ! Ne voir aucun moyen... !
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
Si vous pouviez vous résoudre à changer de résidence? Aller ailleurs? En sorte qu'elle puisse vivre dans une ambiance qui lui serait plus familière?
WANGEL
Oh! mon cher,... croyez-vous que je ne le lui ai pas offert ! Je lui ai proposé d'aller nous fixer à Skjoldviken. Mais elle ne veut pas.
ARNHOLM
Pas cela non plus?
WANGEL
Non. Elle croit que cela ne servirait à rien. Et il se peut bien qu'elle ait raison.
ARNHOLM
Hm !... c'est votre avis?
WANGEL
Oui, et de plus,... en réfléchissant bien, je ne sais vraiment pas comment je pourrais réaliser cela. Car j'estime ne pouvoir guère justifier, à cause des fillettes, l'installation dans un pareil trou. Il faut qu'elles vivent dans un endroit où il y ait au moins quelque chance de les voir établies.
ARNHOLM
Établies? Pensez-vous déjà tellement à cela?
WANGEL
Oui, mon Dieu, il faut bien que j'y pense aussi! Mais avec cela,... de l’autre côté... le souci de ma pauvre Ellida
malade... Oh! cher Arnholm,... je suis vraiment... à beaucoup d'égards... comme entre l'eau et le feu!
ARNHOLM
Quant à Bolette, vous n'avez peut-être pas à vous inquiéter beaucoup...
( S'interrompant.)
Je me demande où elle est... où elles sont allées?
( Il se dirige vers la porte ouverte et regarde dehors.) WANGEL, près du piano.
Ah ! je ferais volontiers n'importe quel sacrifice... pour toutes les trois... Si seulement je savais lequel.
(EUida entre par la porte à gauche.) ELLIDA, rapidement , à W an gel.
Je t'en prie, ne sors pas ce matin !
WANGEL
Non, certes non. Je reste à la maison près de toi.
(Il désigne Arnholm , qui s’approche.)
Mais tu ne dis pas bonjour à notre ami?
ELLIDA, se retourne .
Oh ! vous êtes là, monsieur Arnholm.
( Elle lui tend la main.)
Bonjour.
ARNHOLM
Bonjour, madame. Vous n'êtes donc pas au bain aujourd'hui, comme d'habitude?
ELLIDA
Non, non, non ! II n'en peut être question aujourd'hui. Mais ne voulez- vous pas vous asseoir un petit moment?
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
ARNHOLM
Non, merci,... pas maintenant.
(Il regarde du côté de W an gel.)
J’ai promis aux fillettes de les rejoindre au jardin. ELLIDA
Oui, Dieu sait si vous les trouverez au jardin. Je ne sais jamais où elles sont.
WANGEL
Oh ! si, elles sont sûrement en bas, vers l’étang. ARNHOLM
Enfin, je saurai bien les découvrir.
(Il fait un signe de tête , passe par la véranda, et sort à droite.)
ELLIDA
Quelle heure est-il, Wangel?
WANGEL, regarde sa montre.
Onze heures un peu passées.
Un peu passées. Et à onze heures, onze heures et demie, ce soir, le vapeur arrivera. Oh ! si seulement ce moment-là était passé !
WANGEL, s'approche d’elle.
Chère Ellida,... je voudrais bien te poser une question.
Laquelle?
ELLIDA
WANGEL
Avant-hier soir... là-haut, sur « le Site »... tu as dit que pendant ces trois dernières années tu l'avais vu souvent tout vif devant toi.
ELLIDA
Oui, je l'ai vu. Tu peux m’en croire.
WANGEL
Bien, mais comment l’as-tu vu?
ELLIDA
Comment je l’ai vu?
WANGEL
Je veux dire... quel aspect te semblait-il avoir, quand tu croyais le voir devant toi?
Mais, cher Wangel,... tu sais maintenant toi-même quel est son aspect.
WANGEL
Avait-il aussi cet aspect quand il t’apparaissait?
ELLIDA
Oui, il l’avait.
WANGEL
Exactement comme lorsque tu l’as vu hier soir en réalité? ELLIDA
Oui, exactement.
WANGEL
Bien, mais alors, d’où vient que tu ne l’as pas tout de suite reconnu?
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
ELLIDA, interdite .
Je ne Fai pas reconnu?
WANGEL
Non. Tu as dit ensuite que, tout d'abord, tu ne savais pas du tout qui était cet étranger.
ELLIDA, frappée .
Oui, je crois que tu as raison ! Tu ne trouves pas que c'est bizarre, Wangel? Songe donc,... dire que je ne Fai pas reconnu tout de suite !
WANGEL
C'était seulement les yeux, as-tu dit...
ELLIDA
Oh ! oui,... les yeux ! Les yeux !
WANGEL
Bon,... mais là-haut, sur « le Site », tu as dit qu'il se montrait toujours à toi tel qu’il était lorsque vous vous êtes séparés. Là-bas, il y a dix ans.
ELLIDA
J'ai dit cela?
WANGEL
Oui.
ELLIDA
Alors il a eu sans doute à peu près le même aspect dans ce temps-là qu'aujourd'hui.
WANGEL
Non. Tu as donné de lui, avant-hier, pendant le retour à la maison, une tout autre description. Il y a dix ans il
11’avait pas de barbe, as-tu dit. Et ses vêtements, aussi, étaient tout différents. Et l'épingle de cravate avec une perle...? L'homme ne l'avait pas hier.
Non, il ne l'avait pas.
WANGEL, avec un regard scrutateur.
Réfléchis donc un peu, chère Ellida. Ou bien... ne peux-tu peut-être plus te rappeler quel était son aspect, quand il était avec toi sur le Bratthammeren?
ELLIDA, réfléchissant , ferme un instant les yeux .
Pas très nettement. Non,... aujourd'hui je ne peux pas du tout. N'est-ce pas bizarre?
WANGEL
Pas si bizarre que ça. Une image nouvelle de la réalité a paru devant toi. Elle a voilé l'ancienne,... que tu ne peux plus voir.
ELLIDA
Tu crois, Wangel?
WANGEL
Oui. Et voilà aussi tes visions. Aussi est-il bon que la réalité soit venue.
ELLIDA
Bon ! Dis-tu que cela est bon?
WANGEL
Oui. Qu'il soit venu,... cela peut être pour toi la guérison.
ELLIDA, s'assied sur le canapé.
Wangel,... viens t'asseoir ici près de moi. Il faut que je te dise tout ce que je pense.
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
WANGEL
Oui, dis-le, chère Ellida.
(Il s'assied sur une chaise de Vautre côté de la table.)
ELLIDA
C’est au fond un grand malheur... pour nous deux... que nous nous soyons rencontrés, justement nous deux.
WANGEL, étonné.
Qu’est-ce que tu dis là !
ELLIDA
Oh ! oui. C’est un malheur. Et c’est bien naturel aussi. Ça ne pouvait amener que malheur, après la façon dont nous nous étions rencontrés.
WANGEL
Qu’y avait-il donc de fâcheux dans la manière... !
ELLIDA
Écoute, Wangel,... inutile de nous mentir davantage à nous-mêmes... et l’un à l’autre.
WANGEL
Que dis-tu là ! Nous mentons, dis-tu !
ELLIDA
Oui, nous mentons. Ou bien... nous dissimulons la vérité, en tout cas. Car la vérité,... la pure et franche vérité,... c’est en somme que... que tu es venu là-bas et m’as achetée.
Achetée...! Tu dis... achetée?
ELLIDA
Oh ! je n'étais pas meilleure que toi. J'ai accepté le marché. Et je me suis vendue à toi.
WANGEL, la regarde douloureusement .
Ellida,... as-tu vraiment le cœur d'appeler cela ainsi?
ELLIDA
Peut-on l'appeler d'un autre nom ! Tu ne pouvais plus supporter le vide dans ta maison. Tu te cherchais une nouvelle femme...
WANGEL
Et une nouvelle mère pour les enfants, Ellida.
ELLIDA
Peut-être aussi... à titre secondaire. Bien que... tu ne susses pas du tout si je convenais à cet emploi. Tu m'avais vue seulement... et causé avec moi deux ou trois fois. Tu m'as désirée, et alors...
WANGEL
Oui, appelle cela comme tu voudras.
ELLIDA
Et moi, de mon côté... J'étais là sans ressources, désemparée, absolument seule. Il était bien naturel à moi de consentir... lorsque tu es venu m'offrir de me prendre à ta charge pour toute la vie.
WANGEL
Je ne considérais pas cela comme une charge, ma chère Ellida. Je t’ai demandé loyalement si tu voulais partager avec moi et les enfants le peu que j’avais.
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
ELLIDA
Oui, c'est vrai. Mais je n'aurais quand même pas dû accepter! Jamais, à aucun prix, je n'aurais dû accepter cela! Je n'aurais pas dû me vendre! Plutôt le plus vil travail,... plutôt les conditions les plus misérables... de bon gré... et par mon propre choix.
WANGEL, 55 lève.
Les cinq ou six années que nous avons vécues ensemble ont-elles été à ce point sans valeur pour toi?
ELLIDA
Oh ! ne va pas croire cela, Wangel ! Je me suis trouvée ici chez toi aussi bien qu'on peut le désirer. Mais je ne suis pas entrée chez toi de bon gré. C'est toute la question.
WANGEL, la regarde.
Pas de... pas de bon gré !
ELLIDA
Non. Ce n'est pas de bon gré que je suis partie avec toi.
WANGEL, à mi-voix .
Ah!... je me rappelle... l'expression d'hier.
ELLIDA
Cette expression résüme tout. Elle m'a tout éclairci. Et c’est pourquoi je vois maintenant.
WANGEL
Que vois-tu?
ELLIDA
Je vois que la vie que nous menons ensemble, nous deux,... au fond, n'est pas un mariage.
T. XIV
WANGEL, amèrement .
Là, tu dis bien vrai. La vie que nous vivons maintenant n'est pas un mariage.
ELLIDA
Auparavant non plus. A aucun moment. Dès le début.
(Le regard fixe devant elle.)
Le premier... aurait pu être un vrai, un réel mariage. WANGEL
Le premier? Quel premier veux-tu dire?
Le mien... avec lui.
WANGEL, la regarde , étonné .
Je ne te comprends pas du tout !
ELLIDA
Oh ! cher Wangel,... ne nous mentons pas l'un à l'autre. A nous-mêmes non plus.
WANGEL
Non, certes ! Eh bien ! après?
ELLIDA
Oui, vois-tu,... nous ne pourrons jamais échapper à ce fait... qu'une promesse de bon gré engage tout autant que la célébration d'un mariage.
WANGEL
Mais, alors... !
ELLIDA, se lève avec emportement .
Permets-moi de te quitter, Wangel !
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
WANGEL
Ellida... ! Ellida... !
ELUDA
Si, si,... permets-le-moi ! Tu peux me croire,... il n’en sera pas autrement quand même. Pas après la façon dont nous nous sommes mariés.
WANGEL, avec une douleur contenue.
Cela devait donc en arriver là entre nous.
ELLIDA
Cela devait arriver. Impossible autrement.
WANGEL la regarde tristement.
Je n’ai donc pu non plus te gagner par la vie commune. Jamais,... jamais je ne t’ai possédée entièrement.
ELLIDA
Oh ! Wangel, si je pouvais t’aimer ainsi que je le voudrais tant ! Aussi profondément que tu le mérites ! Mais je le sens bien,... cela ne viendra jamais.
WANGEL
Divorce, alors? C’est un divorce,... un divorce dans les formes légales, que tu veux?
ELLIDA
Mon cher, tu me comprends bien mal. Ce ne sont pas les formes dont je me soucie. Ce n’est pas de telles choses extérieures qu’il s’agit, je trouve. Ce que je veux, c’est que nous soyons d’accord, tous les deux, pour nous détacher l’un de l’autre de bon gré.
WANGEL, amèrement , avec un lent signe de tête.
Résilier le marché,... oui.
ELUDA, vivement.
Justement ! Résilier le marché !
WANGEL
Et puis, après, Ellida? La suite? As-tu réfléchi à ce que sera notre situation à tous les deux? Quelle tournure prendra la vie tant pour toi que pour moi?
ELLIDA
Peu importe. Ensuite, ça marchera comme ça pourra. Ce dont je te prie et supplie, Wangel,... c’est bien le principal ! Affranchis-moi ! Rends-moi ma pleine liberté !
WANGEL
Ellida,... c’est une terrible demande que tu m’adresses. Laisse-moi tout au moins un délai pour me recueillir et prendre une décision. Examinons la question de plus près ensemble. Et donne-toi aussi à toi-même le temps de peser ce que tu fais !
ELLIDA
Mais il n’y a pas de temps à perdre à cela ! Il faut que ma liberté me soit rendue aujourd’hui même !
WANGEL
Pourquoi aujourd’hui?
ELLIDA
Mais oui,... c’est cette nuit qu’il vient.
WANGEL, sursaute.
Il vient ! Lui ! Qu’a cet étranger à voir à cela?
ELLIDA
Je veux paraître devant lui en pleine liberté.
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
WANGEL
Et que... que penses-tu faire alors?
ELLIDA
Je ne veux pas me couvrir du fait que je suis la femme d'un autre homme. Me couvrir du prétexte que je n'ai pas le choix. Car il n'y aurait pas là de solution.
WANGEL
Tu parles de choix ! Choisir, Ellida ! Choisir dans ce cas !
ELLIDA
Oui, il faut que j'aie le choix. Choix des deux côtés. Je dois pouvoir le laisser partir seul... Ou bien... l'accompagner.
WANGEL
Comprends-tu toi-même ce que tu dis? L'accompagner ! Remettre entièrement ton sort entre ses mains !
ELLIDA
Mais n'ai-je pas remis entièrement mon sort entre tes mains! Et cela,... de but en blanc?
WANGEL
Soit. Mais lui ! Lui ! Un inconnu ! Un homme sur qui tu sais si peu !
ELLIDA
Oh ! mais je te connaissais peut-être encore moins. Et je t'ai suivi tout de même.
WANGEL
Tu savais alors, du moins, à peu près quelle sorte de vie tu allais mener. Mais ici? En ce cas? Réfléchis donc!
Que sais-tu, en ce cas? Rien du tout. Pas même qui il est... ni ce qu'il est.
ELLIDA, le regard fixe devant elle.
C'est vrai. Mais c'est précisément là le terrible. WANGEL
Oui, c'est terrible...
ELLIDA
C’est pourquoi il me semble qu'il faut, en quelque sorte, que j'y pénètre.
WANGEL, la regarde .
Parce que cela te paraît terrible?
ELLIDA
Oui. Justement pour cela.
WANGEL, plus près .
Écoute, Ellida,... qu’entends-tu au juste par « le terrible »?
ELLIDA, réfléchit.
Le terrible,... c'est ce qui effraye et attire.
Attire aussi?
ELLIDA
Attire surtout,... je crois.
WANGEL, lentement.
Tu es apparentée à la mer.
ELLIDA
Elle aussi est le terrible.
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
WANGEL
Et le terrible reparaît en toi. Tu effrayes et attires à la fois.
ELLIDA
Tu trouves, Wangel?
WANGEL
Je ne t’ai sans doute jamais bien connue, malgré tout. Jamais à fond. Je commence à le voir maintenant.
ELLIDA
C'est aussi pourquoi tu vas m’affranchir. Me délier de tout rapport avec toi et ce qui te concerne. Je ne suis pas celle que tu as cru autrefois. Tu le vois maintenant toimême. Nous pouvons maintenant nous quitter d’accord,... et de bon gré.
WANGEL, tristement .
Ce serait peut-être le mieux pour nous deux... que nous nous séparions... Mais je ne peux pas!... Tu es pour moi comme le terrible, Ellida. Ce qui attire,... c’est ce qu’il y a de plus fort en toi.
ELLIDA
Tu dis cela?
WANGEL
Essayons de passer cette journée avec calme. En toute tranquillité d’esprit. Je n’ose pas te dégager aujourd’hui. Je n’en ai pas le droit. Pas le droit pour toi-même, Ellida. Je fais valoir mon droit et mon devoir de te protéger.
ELLIDA
Protéger? Contre quoi me protéger? Il n’y a aucune violence ni force extérieure qui me menace. Le terrible
siège plus profondément, Wangel ! Le terrible,... c'est l'attraction que subit mon esprit. Que peux-tu faire à cela?
WANGEL
Je peux te raffermir et t’aider à lutter contre.
ELLIDA
Oui,... si je voulais lutter.
Ne le veux-tu pas?
ELLIDA
Oh ! c’est là ce que je ne sais pas moi-même !
WANGEL
Ce soir, tout sera décidé, chère Ellida... !
ELLIDA, s'écrie.
Oui, pense donc ! La solution est proche ! La solution pour toute la vie !
WANGEL
... et demain...
ELLIDA
Oui, demain ! Peut-être mon véritable avenir sera détruit !
WANGEL
Ton véritable...?
ELLIDA
Toute une vie en liberté perdue,... perdue pour moi ! Et peut-être... pour lui aussi!
WANGEL, plus bas , lui saisissant le poignet.
Ellida,... aimes-tu cet étranger?
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
Si je...? Oh! est-ce que je sais! Je sais seulement qu’il est pour moi le terrible, et que...
WANGEL
... et que?
ELLIDA, se dégage .
... et que ma place, il me semble, est près de lui.
WANGEL, baisse la tête .
Je commence à comprendre presque tout.
ELLIDA
Et quelle aide as-tu contre cela? Quel remède as-tu à me donner?
WANGEL, la regarde tristement.
Demain,... il sera donc parti. Le malheur sera détourné de ta tête. Et alors je serai disposé à te dégager. Nous résilierons le marché, Ellida.
ELLIDA
Oh! Wangel...'. Demain... il sera trop tard!
WANGEL, regarde dehors, vers le jardin.
Les enfants! Les enfants... ! Ménageons-les, du moins... pour le moment.
(Arnholm, Bolette, Hilde et Lyngstrand paraissent dans le jardin. Lyngstrand y prend congé et sort à gauche. Les autres entrent au salon.)
ARNHOLM
Eh bien ! vous pouvez me croire, nous avons fait des projets...
HILDE
Nous irons sur le fjord, ce soir, et...
BOLETTE
Non, ne dis rien !
WANGEL
Nous avons aussi fait des projets, nous deux.
ARNHOLM
Oh!... vraiment?
WANGEL
Demain, Ellida part pour Skjoldviken... pour quelque temps.
BOLETTE
Elle part?
ARNHOLM
Voilà qui est très raisonnable, madame Wangel.
WANGEL
Ellida veut retourner chez elle. A la pleine mer.
HILDE, fait un saut vers Ellida .
Tu pars ! Tu nous quittes !
ELLIDA, effrayée .
Voyons, Hilde ! Qu'est-ce qui te prend?
HILDE, se ressaisit.
Oh ! ce n’est rien !
Tu peux partir !
(A mi-voix , se détourne d'elle.)
BOLETTE, inquiète.
Père,... je le vois sur ta figure,... tu pars aussi... pour Skjoldviken !
LA DAME DE LA MER, ACTE IV
WANGEL
Non, certes non ! J'irai peut-être là-bas de temps en temps...
Et ici chez nous...?
BOLETTE
Je viendrai aussi...
BOLETTE
... de temps en temps, oui !
WANGEL
Cher enfant, il le faut.
(Il remonte .)
ARNHOLM, chuchote.
Nous causerons plus tard, Bolette.
(Il rejoint Wangel. Tous deux parlent ensemble à voix basse près de la porte.)
ELLIDA, à mi-voix , à Bolette.
Qu'avait donc Hilde? Elle avait l'air toute troublée ! BOLETTE
N'as-tu jamais remarqué ce que Hilde a tant désiré tout le temps?
ELLIDA
Désiré?
BOLETTE
Depuis le premier jour où tu es venue dans la maison? ELLIDA
Non, non,... qu'est-ce donc?
BOLETTE
Un seul mot affectueux de toi.
ELUDA
Ah... ! Y aurait-il ici une tâche pour moi !
( Elle joint les mains au-dessus de sa tête et regarde devant elle , immobile , comme en proie à des pensées et sentiments contradictoires.)
(Wangel et Arnholm s’avancent en chuchotant.) (Bolette va voir dans la pièce à côté , à droite. Puis , elle ouvre la porte.)
BOLETTE
Eh bien! cher père,... le déjeuner est sur la table,... si tu...
WANGEL, avec un calme forcé.
C’est servi, enfant? A la bonne heure. Cher professeur... ! Entrons, et vidons un verre pour dire adieu à... à « la dame de la mer ».
(Ils se dirigent vers la porte à droite.)