‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 29 sur 169 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

(La partie éloignée du jardin du docteur Wangel, près de l'étang à carpes. Crépuscule croissant de nuit d'été.)

ARNHOLM, BOLETTE, LYNGSTRAND et HILDE, en barque , s* avancent à la perche le long du bord, venant de gauche.

Tenez, ici nous pouvons très bien sauter à terre !

ARNHOLM

Non, non, ne le faites pas !

LYNGSTRAND

Je ne peux pas sauter, mademoiselle.

HILDE

Vous, Arnholm, ne pouvez-vous pas sauter non plus?

ARNHOLM

Je préfère m’en dispenser.

BOLETTE

Eh bien ! accostons à l’escalier de la cabine.

(Ils sortent à droite , à la perche.)

(A ce moment , Ballested arrive de droite sur le sentier, portant des partitions et un cor de chasse. Il salue la compagnie de la barque , se retourne et parle . On entend les réponses s'éloigner de plus en plus.)

BALLESTED

Que dites-vous? Oui, bien sûr, c'est à cause du vapeur anglais. Car c'est la dernière fois qu'il vient cette année. Mais si vous voulez entendre la musique, il ne faut pas vous attarder trop longtemps.

(Il crie.)

Comment?

(Il branle la tête.)

Je n'entends pas ce que vous dites !

( Ellida , son châle sur la tête , entre , suivie du docteur Wangel , par la gauche.)

WANGEL

Mais, chère Ellida,... je t’assure,... on a encore largement le temps.

ELLIDA

Non, non!... Il peut arriver d'un moment à l’autre.

BALLESTED, derrière la clôture .

Tiens, bonsoir, monsieur le docteur. Bonsoir, madame.

WANGEL, l'aperçoit.

Oh ! vous êtes là? Est-ce qu’il y aura encore de la musique ce soir?

BALLESTED

Oui. La « Société des cornistes » compte se faire entendre. Les fêtes ne nous manquent pas en cette saison. Ce soir, ce sera en l’honneur du vapeur anglais.

LA DAME DE LA MER, ACTE V

ELUDA

Le vapeur anglais ! Est-il déjà en vue?

BALLESTED

Pas encore. Mais il vient de l'intérieur,... parmi les îles. On n'a pas le temps de dire ouf, et il est là.

ELLIDA

Oui,... c'est bien cela.

WANGEL, à demi tourné vers Ellida .

Cette nuit, c'est son dernier voyage. Il ne reviendra plus.

BALLESTED

Triste pensée, monsieur le docteur. Mais c'est aussi pourquoi nous lui ferons honneur. Ah ! oui. Ah ! oui. Le joyeux temps de l’été va bientôt finir. Bientôt tous les passages seront bouchés, comme on dit dans la tragédie.

ELLIDA

Tous les passages bouchés,... oui.

BALLESTED

Triste à penser. Nous avons été les enfants joyeux de l'été pendant des semaines et des mois. On a du mal à se faire au temps sombre. Enfin, au commencement, je veux dire. Car les gens savent s'alki... s’ac... climater, madame Wangel. Oh ! oui, ils le savent.

(Il salue et sort à gauche.)

ELLIDA, regarde vers le fjord.

Oh ! quelle attente pénible ! Cette dernière demi-heure énervante avant la décision.

WANGEL

Alors, c’est résolu, tu veux toi-même lui parler?

ELUDA

Il faut que je lui parle à lui-même. Car c’est de bon gré que je dois faire mon choix.

WANGEL

Tu n’as pas de choix, Ellida. Tu n’as pas le droit de choisir. Je ne le permets pas.

ELUDA

Jamais tu n’empêcheras le choix. Ni toi ni aucun autre. Tu peux me défendre de partir avec lui,... de l’accompagner,... si c’est là ce que je choisis. Tu peux me retenir par la force. Contre ma volonté. Cela, tu le peux. Mais que je choisisse,... que je choisisse au fond de mon âme,... le choisisse, lui, et pas toi,... au cas où je veux et dois ainsi choisir,... tu ne peux pas l’empêcher.

WANGEL

Non, en cela tu as raison. Je ne peux pas l’empêcher.

ELLIDA

Et je n’ai absolument rien avec quoi résister. Ici, à la maison, il n’y a rien qui m’attire et me lie. Je suis tout à fait sans racine dans ta maison, Wangel. Je n’ai pas les enfants. Je n'ai pas leur amitié, je veux dire. Je ne l’ai jamais eue. Quand je partirai,... si je pars... soit avec lui cette nuit... soit pour Skjoldviken demain, je n’ai pas une clef à remettre, aucune instruction à donner sur quoi que ce soit. Tellement je suis sans racine dans ta maison. J'y ai été complètement étrangère à tout dès le début.

LA DAME DE LA MER, ACTE V

WANGEL

Tu l’as voulu ainsi toi-même.

ELLIDA

Je ne l’ai ni voulu ni évité. J'ai simplement laissé tout aller comme je l’ai trouvé le jour où je suis arrivée. C’est toi,... et toi seul... qui l’as voulu ainsi.

WANGEL

Je croyais agir au mieux pour toi.

ELLIDA

Oh ! oui, Wangel, je le sais bien ! Mais il y a là un retour fatal. Une sorte de revanche. Car il n’existe ici aujourd’hui aucune force qui me lie,... aucun soutien pour moi,... aucune aide,... aucune attirance vers tout ce qui aurait dû être notre intime vie commune.

WANGEL

Je le vois bien, Ellida. Et c’est aussi pourquoi tu vas recouvrer ta liberté à partir de demain. Tu vivras désormais ta propre vie.

ELLIDA

Et tu appelles cela ma propre vie ! Oh ! non, ma vraie vie à moi a dévié le jour où j'ai accepté la vie commune avec toi.

(Elle se tord les mains avec angoisse.)

Et maintenant,... cette nuit... dans une demi-heure... va venir celui à qui j’ai failli,... à qui j’aurais dû être inviolablement fidèle, comme il l'a été envers moi ! Il va venir et m’offrira... pour la dernière et unique fois... de recommencer ma vie... de vivre ma véritable vie,... la

T. XIV

vie qui effraie et qui attire... et à laquelle je ne peux renoncer. Pas de bon gré !

WANGEL

C'est précisément pourquoi tu as besoin que ton mari... et ton médecin aussi... te forcent la main et agissent pour ton compte.

ELLIDA

Oui, Wangel, je le comprends très bien. Oh ! tu peux me croire, il est parfois des moments où il me semble qu'il y aurait paix et salut à recourir étroitement à toi,... et à essayer de braver toutes les forces attirantes et effrayantes. Mais je ne le peux pas non plus. Non, non,... je ne le peux pas !

WANGEL

Viens, Ellida, circulons un peu ensemble.

ELLIDA

Je voudrais bien. Mais je n'ose pas. Il a dit que je devais l'attendre ici.

Viens donc. Tu as bien le temps encore.

ELLIDA

Oui, tu crois?

WANGEL

Largement, je te dis,

ELLIDA

Alors, marchons un peu.

(Ils sortent à droite au premier plan. A ce moment Arnholm et Bolette s’avancent derrière V étang , longeant le bord.)

LA DAME DE LA MER, ACTE V

BOLETTE, aperçoit les deux qui s'éloignent.

Regardez là !

ARNHOLM, à voix basse.

Chut,... laissez-les partir.

BOLETTE

Pouvez-vous comprendre ce qu'il y a entre eux ces jours-ci?

ARNHOLM

Vous avez remarqué quelque chose?

Si je l’ai remarqué !

ARNHOLM

Quelque chose de très particulier?

BOLETTE

Oh ! oui. Il y a ceci et cela. Vous ne l'avez pas vu? ARNHOLM

Oh ! je ne sais pas trop...

BOLETTE

Si, bien sûr, vous avez vu. Seulement vous ne voulez pas le dire.

ARNHOLM

Je crois que ce sera bon pour votre belle-mère de faire ce petit voyage.

BOLETTE

Vous croyez?

ARNHOLM

Je crois qu’il sera bon pour tout le monde qu’elle s'éloigne un peu de temps en temps.

BOLETTE

Si elle retourne demain à Skjoldviken, elle ne reviendra certainement jamais chez nous.

Mais, chère Bolette, d'où vous vient une pareille idée?

BOLETTE

Oh ! j'en suis convaincue. Vous verrez... elle ne reviendra pas. Du moins, tant que Hilde et moi serons à la maison.

ARNHOLM

Hilde aussi?

BOLETTE

Peuh ! avec Hilde, cela pourrait peut-être encore aller. Elle n’est guère encore qu'une enfant. Et puis, au fond, elle admire Ellida, je crois. Mais avec moi, c’est différent, voyez-vous. Avoir une belle-mère qui n’est pas beaucoup plus âgée que soi...

ARNHOLM

Chère Bolette,... le temps pourrait n’être pas très long avant que vous partiez d'ici.

BOLETTE, vivement.

Vous le dites ! En avez- vous donc parlé à père?

ARNHOLM

Je l’ai fait aussi, oui.

BOLETTE

Ah !... et qu’a-t-il dit?

ARNHOLM

Hm!... votre père est très absorbé par d’autres soucis en ce moment...

LA DAME DE LA MER, ACTE V

BOLETTE

Oui, oui, c’est ce que j’ai dit déjà.

ARNHOLM

Mais ce que j’ai pu tirer de lui, c'est que vous ne devez pas compter sur une aide de sa part.

BOLETTE

Non... !

ARNHOLM

Il m’a expliqué nettement sa situation. Il estimait qu’une telle aide était pour lui simplement impossible.

BOLETTE, avec reproche.

Et vous avez pu avoir le cœur, de me donner le change.

ARNHOLM

Je ne l’ai certainement pas fait, chère Bolette. Il dépend entièrement de vous... que vous partiez ou non d’ici.

BOLETTE

Qu’est -ce qui dépend de moi, dites-vous?

ARNHOLM

De vous en aller par le monde. D’apprendre tout ce qui vous plaira le mieux, de prendre part à tout ce qui vous manque tant ici, chez vous. Vivre la vie dans des conditions plus heureuses, Bolette. Que dites-vous de cela?

BOLETTE, joint les mains.

Oh! grand Dieu...! Mais c’est tout à fait impossible, cela. Du moment que père ne veut ni ne peut... Car je n’ai pas d’autre personne au monde à qui je puisse m’adresser.

ARNHOLM

Ne pourriez- vous consentir à recevoir une aide de votre vi... de votre ancien professeur?

BOLETTE

De vous, monsieur Arnholm ! Vous seriez disposé à...

ARNHOLM

A vous aider? Oui, très cordialement. De toutes mes forces. Vous pouvez y compter. Affaire conclue? Hein? Acceptez- vous?

BOLETTE

Si j'accepte! Partir,... voir le monde,... m’instruire sérieusement ! Tout ce qui a été pour moi comme un beau rêve impossible... !

ARNHOLM

Oui, tout cela peut devenir pour vous réalité. Vous n'avez qu'à le vouloir.

BOLETTE

Et tout cet indicible bonheur, vous voulez m'aider à l'atteindre ! Oh ! non,... mais dites-moi,... puis-je accepter un tel sacrifice d'un étranger?

De moi, vous pouvez bien l’accepter. De moi, vous pouvez accepter n'importe quoi.

BOLETTE, lui prend les mains .

Oui, il me semble presque que je le peux ! Je ne sais d’où cela vient, mais...

( Éclatant.)

LA DAME DE LA MER, ACTE V

Oh ! je pourrais rire et pleurer de joie ! De bonheur ! Oh!... je vais donc vraiment vivre, tout de même. Je commençais à redouter tellement que la vie ne m’échappe.

ARNHOLM

Vous n’avez pas à vous inquiéter de cela, ma chère Bolette. Mais maintenant vous allez me dire franchement... si vous n’avez rien... rien qui vous attache ici?

BOLETTE

Qui m’attache? Non, je n’ai rien.

ARNHOLM

Rien?

BOLETTE

Non, rien du tout. C’est-à-dire... père m’attache bien, d’une manière. Et Hilde aussi. Mais...

ARNHOLM

Bon,... vous devrez tout de même quitter votre père tôt ou tard. Et Hilde suivra aussi un jour son propre chemin dans la vie. Ce n’est donc là qu’une question de temps. Simplement. Mais à part cela, il n’y a donc rien qui vous attache, Bolette? Aucune sorte de lien?

BOLETTE

Non, aucune. Quant à ça, je peux bien m’en aller n’importe où.

ARNHOLM

Eh bien! si c’est ainsi, ma chère Bolette,... vous vous en irez avec moi.

BOLETTE, bat des mains.

Oh ! Dieu du ciel,... quel bonheur !

ARNHOLM

Car j’espère que vous avez pleine confiance en moi?

BOLETTE

Oui, certes !

ARNHOLM

Vous pourriez donc, avec une entière assurance, remettre vous-même et votre avenir entre mes mains, Bolette? N’est-ce pas? Ne le pourriez-vous pas?

BOLETTE

Oh! oui, certainement. Pourquoi pas? Vous le pensez bien ! Vous, qui avez été mon vieux professeur... mon professeur d’autrefois, je veux dire.

Pas seulement pour cela. Je n’insiste pas trop sur ce côté de la question. Mais... Enfin,... vous êtes donc libre, Bolette. Il n’y a rien qui vous lie. Et alors, je vous demande... si vous voudriez... si vous voudriez vous attacher à moi... pour la vie?

BOLETTE, recule , effrayée.

Oh!... qu’est-ce que vous dites là!

ARNHOLM

Pour toute la vie, Bolette. Si vous voulez être ma femme?

BOLETTE, un peu comme se parlant à elle-même .

Non, non, non ! C’est impossible ! Tout à fait impossible !

ARNHOLM

Vous serait-ii vraiment tellement impossible de...?

LA DAME DE LA MER, ACTE V

BOLETTE

Vous ne pouvez pas parler sérieusement, jamais de la vie, monsieur Arnholm !

(Elle le regarde.)

Ou bien... Tout de même... Est-ce à cela que vous pensiez quand vous m’avez offert de tant faire pour moi?

ARNHOLM

Voyons, vous allez un peu m’écouter, Bolette. Vous avez été fortement surprise, à ce qu’il semble.

BOLETTE

Oh ! comment une pareille proposition... de votre part... pourrait-elle... ne pas me surprendre !

ARNHOLM

Vous avez peut-être raison. Vous ne saviez pas,... vous ne pouviez pas savoir, que c'est pour vous que j’ai fait le voyage ici.

BOLETTE

Vous êtes venu ici... pour moi !

ARNHOLM

Oui, Bolette. Au printemps, j’ai reçu une lettre de votre père. Dans cette lettre se trouve une tournure de phrase qui m’a fait croire que... hm !... que vous aviez conservé de votre ancien professeur un souvenir un peu plus qu’amical.

BOLETTE

Comment père a-t-il pu écrire cela !

ARNHOLM

Ce n'est pas là du tout ce qu'il avait voulu dire. Mais je me suis donc imaginé qu'il y avait ici une jeune fille qui avait grand désir de me voir revenir... Non, ne m’interrompez pas, chère Bolette. Et,... voyez-vous,... quand on n'en est plus, comme c'est mon cas, au vrai temps de la jeunesse, une pareille idée,... ou une pareille illusion... produit une énorme impression. Une inclination pour vous, très vive,... reconnaissante, a cm en moi. Il m'a semblé que je devais venir. Vous revoir. Vous dire que je partageais les sentiments que, je me l'imaginais, vous aviez pour moi.

BOLETTE

Mais maintenant que vous savez que cela n’est pas ! Que c’était une erreur !

ARNHOLM

Cela ne fait rien, Bolette. Votre image, telle que je la porte en moi,... demeurera toujours telle que l'a tracée le sentiment que l'erreur a fait naître. Vous ne pouvez peut-être pas comprendre cela. Mais c'est ainsi.

BOLETTE

Jamais je n'aurais cru possible que rien de pareil pût arriver.

ARNHOLM

Mais puisqu'il apparaît maintenant que c'était possible? Qu’en dites-vous, Bolette? Ne pourriez-vous pas vous décider à... oui, à être ma femme?

BOLETTE

Oh ! mais il me semble que c'est impossible, monsieur

LA DAME DE LA MER, ACTE V 2IQ

Arnholm. Vous qui avez été mon professeur ! Je ne peux pas m'imaginer d’autres relations avec vous.

ARNHOLM

Bien, bien,,., du moment qu’il ne vous semble pas du tout pouvoir... Alors, nos relations restent sans changement, ma chère Bolette.

Comment l’entendez-vous?

ARNHOLM

Je maintiens mon offre quand même, bien entendu. Je me chargerai de vous faire partir et aller par le monde. Vous instruire comme vous le voulez. Vivre dans des conditions de sécurité et d’indépendance. Et j’assurerai aussi votre avenir pour plus tard, Bolette. Car vous aurez toujours en moi un bon ami fidèle et sûr. Soyez-en bien certaine !

BOLETTE

Oh! Dieu,... monsieur Arnholm,... tout cela est devenu impossible maintenant.

ARNHOLM

Cela aussi est-il impossible?

BOLETTE

Oui. Vous le pensez bien. Après ce que vous m’avez dit,... et après la réponse que je vous ai donnée... Oh! vous comprenez bien vous-même que maintenant il m’est impossible d’accepter de vous une offre aussi énorme. Je ne peux accepter de vous absolument rien. Jamais après cela !

ARNHOLM

Allez-vous donc rester ici à la maison et laisser la vie vous échapper?

Oh ! c'est affreusement triste d’y penser !

ARNHOLM

Allez-vous renoncer à rien voir du monde extérieur? Renoncer à prendre part à tout ce qui est, dites-vous vousmême, l'objet de vos désirs? Savoir qu'il existe une infinité de choses,... et que l'on ne pourra jamais rien en bien connaître? Réfléchissez bien, Bolette.

BOLETTE

Oui, oui,... vous avez grandement raison, monsieur Arnholm.

ARNHOLM

Et puis,... quand votre père ne sera plus là,... vous resterez peut-être seule et sans ressoures en ce monde. Ou bien encore vous serez forcée de vous donner à un autre homme,... pour qui... peut-être... vous n'éprouverez pas non plus d'affection.

BOLETTE

Oh! oui,... je vois bien combien c’est vrai,... tout ce que vous dites. Mais tout de même...! Ou peut-être, pourtant...?

ARNHOLM, vite .

Eh bien !

BOLETTE, le regarde , indécise.

Peut-être ne serait-ce tout de même pas tellement impossible...

LA DAME DE LA MER, ACTE V

Quoi, Bolette !

BOLETTE

Que cela puisse se faire... d'accepter... ce que vous m'avez proposé.

ARNHOLM

Voulez-vous dire que vous pourriez être disposé à...? Qu’au moins vous pourriez m’accorder la joie de vous aider comme un ami fidèle?

BOLETTE

Non, non, non ! Cela, jamais ! Car cela, ce serait tout à fait impossible... Non,... monsieur Arnholm,... prenezmoi plutôt.

ARNHOLM

Bolette ! Voulez-vous quand même !

BOLETTE

Oui,... je crois... que je le veux.

ARNHOLM

Vous voulez donc être ma femme !

BOLETTE

Oui. Si vous trouvez encore que... que vous pouvez me prendre.

ARNHOLM

Si je trouve... !

(Il lui prend la main,)

Oh ! merci, merci, Bolette ! Quant à ce que vous avez dit,... votre hésitation, tout à l’heure,... cela ne m’effraie pas. Si je ne possède pas encore entièrement votre cœur,

je saurai bien le gagner. Oh ! Bolette, je serai aux petits soins pour vous !

BOLETTE

Et alors je pourrai voir le monde. Prendre part à la vie. Vous me 1’ avez promis.

ARNHOLM

Et je tiendrai ma parole.

BOLETTE

Et je pourrai apprendre tout ce que je voudrai.

ARNHOLM

Je serai moi-même votre professeur. Comme autrefois, Bolette. Rappelez-vous la dernière année d’école...

BOLETTE, calme et absorbée en elle-même.

Oh !... se savoir libre... et aller à l’étranger. Et n’avoir pas à s’inquiéter de l’avenir. Ne pas trembler pour sa stupide subsistance.

ARNHOLM

Non, vous n’aurez pas besoin de penser à cela. Et... n’est-ce pas, ma chère Bolette,... c'est aussi un grand avantage. Hein?

Oui. Certainement. C’est bien vrai.

ARNHOLM, met son bras autour de sa taille.

Oh ! vous verrez comme nous nous arrangerons bien et agréablement ensemble ! Et quelle bonne vie tranquille et intime nous mènerons, Bolette !

LA DAME DE LA MER, ACTE V

BOLETTE

Oui, je commence aussi à... Je crois, en somme,... que ça doit pouvoir aller...

(Elle regarde à droite et se dégage rapidement.)

Ah ! ne dites rien, surtout !

ARNHOLM

Qu’y a-t-il, ma chère?

BOLETTE

Oh ! c’est ce pauvre...

(Elle montre du doigt.)

Regardez là-bas.

ARNHOLM

Est-ce votre père...?

BOLETTE

Non, c’est le jeune sculpteur. Il est là qui se promène avec Hilde.

Ah ! Lyngstrand. Qu’est-ce qu’il a qui cloche?

BOLETTE

Oh ! vous savez comme il est faible et malade. ARNHOLM

Oui, si ce n’est pas imaginaire.

BOLETTE

Oh ! non, c’est bien vrai. Il n’en aura pas pour longtemps. Mais c’est peut-être le mieux pour lui.

ARNHOLM

Pourquoi serait-ce le mieux?

BOLETTE

Oui, parce que... parce qu’il n’aboutira sûrement à rien avec son art... Allons-nous-en avant qu’ils arrivent.

ARNHOLM

Bien volontiers, ma chère Bolette.

(Hilde et Lyngstrand s’avancent le long de V étang.) HILDE

Hé,... hé ! On ne veut pas nous attendre?

ARNHOLM

Bolette et moi préférons aller un peu en avance.

(Lui et Bolette sortent à gauche .)

LYNGSTRAND rit doucement.

C'est très amusant ici en cette saison. Tout le monde va par couples. Toujours deux par deux.

HILDE, les regarde.

Je jurerais presque qu'il lui demande sa main. LYNGSTRAND

Vraiment? Avez-vous remarqué des indices?

HILDE

Oh! oui. Ce n'est pas difficile... quand on se sert de ses yeux.

LYNGSTRAND

Mais mademoiselle Bolette ne le prendra pas. J'en suis certain.

HILDE

Non. Car elle trouve qu'il a l'air affreusement vieux. Et puis elle croit aussi qu'il ne tardera pas à devenir chauve.

LA DAME DE LA MER, ACTE V

LYNGSTRAND

Oh ! ce n’est pas seulement pour cela. Elle ne le prendrait pas quand même.

HILDE

Comment pouvez-vous le savoir?

C est qu il y en a un autre a qui elle a promis de penser.

HILDE

De penser, sans plus?

LYNGSTRAND Pendant son absence, oui.

HILDE

Oh! alors, c'est sûrement à vous-même qu’elle devra penser.

LYNGSTRAND

Cela se pourrait.

HILDE

Elle vous l'a promis?

LYNGSTRAND

Oui, pensez donc,... elle me Ta promis! Mais il ne faut pas lui dire que vous êtes au courant.

HILDE

Oh ! Dieu m'en garde. Je suis muette comme la tombe. LYNGSTRAND

Je trouve que c'est très gentil de sa part.

T. xiv.

Et quand vous rentrerez au pays,... vous allez vous fiancer avec elle? Et vous marier aussi?

LYNGSTRAND

Non, ça n’irait pas. Car je n’ose pas penser à de tels projets avant quelques années. Et lorsque j’en serai venu là, elle sera devenue un peu trop âgée pour moi, il me semble.

HILDE

Et malgré cela, vous voulez qu’elle pense à vous?

LYNGSTRAND

Oui, car cela m’est très utile. Comme artiste, vous comprenez. Et elle peut bien le faire, elle qui n’a pas de vraie vocation... Mais c’est tout de même gentil de sa part.

HILDE

Croyez-vous pouvoir travailler plus vite à votre œuvre d’art, parce que vous saurez que Bolette pense à vous ici?

LYNGSTRAND

Oui, je me le figure. Voyez-vous, le fait de savoir qu’il existe quelque part dans le monde une jeune femme, distinguée, silencieuse, qui rêve doucement d’un... Il me semble que ce doit être très... très... Je ne sais trop comment exprimer cela.

HILDE

Vous voulez peut-être dire... excitant?

LYNGSTRAND

Excitant? Hé oui ! Excitant, c’est ce que je veux dire. Ou à peu près.

LA DAME DE LA MER, ACTE V

(Il la regarde un moment.)

Vous êtes intelligente, vous, mademoiselle Hilde. Vous êtes très intelligente. Quand je reviendrai, vous aurez à peu près le même âge qu’a votre sœur maintenant. Peutêtre aurez-vous alors la même prestance qu’elle a aujourd’hui. Et peut-être aussi vous aurez aussi le même caractère. Vous seriez peut-être alors à la fois vous-même et elle... en une seule personne pour ainsi dire.

HILDE

Vous le souhaiteriez?

LYNGSTRAND

Je ne sais pas trop. Si, je le crois presque. Mais maintenant... pour cet été... je préfère que vous soyez pareille à vous-même toute seule. Exactement telle que vous êtes.

HILDE

Vous m’aimez mieux comme ça?

LYNGSTRAND

Oui, je vous aime beaucoup comme ça.

HILDE

Hm!„. dites-moi, vous qui êtes artiste,... cela vous plaît-il que je sois toujours en costume d’été clair?

LYNGSTRAND

Oui, tout à fait.

Trouvez-vous que les couleurs claires me vont bien?

LYNGSTRAND

Oui, le clair vous habille d’une façon charmante, à mon goût.

HILDE

Mais dites-moi,... vous qui êtes artiste,... quel air est-ce que j’aurais en noir?

LYNGSTRAND

En noir, mademoiselle Hilde?

HILDE

Oui, tout en noir. Croyez-vous que j’aurais bon air?

LYNGSTRAND

Le noir n’est pas précisément pour l’été. D’ailleurs vous auriez sûrement très bon air, en noir aussi. Justement vous, avec votre tournure.

HILDE, les yeux fixés devant elle.

En noir jusqu’au cou... Des plissés noirs autour... Des gants noirs... Et un long voile noir derrière.

LYNGSTRAND

Si vous vous habilliez ainsi, mademoiselle Hilde, je voudrais être peintre,... et vous peindre comme une jeune et charmante veuve en deuil.

Ou une jeune fiancée en deuil.

LYNGSTRAND

Oui, cela vous irait encore mieux. Mais vous ne pouvez désirer vous habiller ainsi?

HILDE

Je ne sais pas. Mais je trouve que c’est excitant.

LA DAME DE LA MER, ACTE V

LYNGSTRAND

Excitant?

HILDE

C’est excitant d’y penser, oui.

(Elle montre soudain de doigt vers la gauche.)

Non, regardez, là !

LYNGSTRAND, regarde.

Le grand vapeur anglais ! Et tout près du quai !

(Wangel et Ellida paraissent au bord de l'étang.) WANGEL

Non, je t’assure, chère Ellida,... tu te trompes!

(Il aperçoit les autres.)

Ah ! vous êtes là, vous deux? N’est -ce pas, monsieur Lyngstrand,... il n’est pas encore en vue?

Le grand anglais?

Oui!

LYNGSTRAND

WANGEL

LYNGSTRAND

Il est déjà là, monsieur le docteur.

ELLIDA

Ah... ! Je le savais bien.

Arrivé !

WANGEL

LYNGSTRAND

Arrivé comme un voleur, la nuit, on peut le dire. Tout doucement, sans bruit...

Il faut accompagner Hilde au quai. Dépêchez-vous. Elle veut sûrement entendre la musique.

LYNGSTRAND

Oui, nous allions justement partir, monsieur le docteur. WANGEL

Nous allons peut-être vous suivre. Nous viendrons tout à Theure.

HILDE, chuchote à Lyngstrand.

Eux aussi vont par deux.

(Elle et Lyngstrand sortent à travers le jardin à gauche . On entend sonner les cors au loin sur le fjord pendant ce qui suit.)

ELLIDA

Arrivé! Il est ici! Oui, oui,... je le sens.

WANGEL

Tu devrais rentrer, Ellida. Laisse-moi lui parler seul.

ELLIDA

Oh!... c'est impossible! Impossible, te dis- je !

( Elle pousse un cri.)

Ah!... le vois-tu, Wangel !

(L'étranger arrive de gauche et s'arrête dans le sentier en dehors de la clôture.)

L'ÉTRANGER, salue.

Bonsoir. Me voilà donc revenu ici, Ellida.

ELLIDA

Oui, oui, oui,... c'est l'heure maintenant.

LA DAME DE LA MER, ACTE V

L’ÉTRANGER

Es-tu prête à partir? Ou ne l’es-tu pas?

WANGEL

Vous voyez bien vous-même qu’elle ne l’est pas.

L'ÉTRANGER

Ce n’est pas des vêtements de voyage, ni rien de pareil que je réclame. Des malles pleines non plus. Tout ce dont elle a besoin pour le voyage, je l’ai à bord. J’ai aussi retenu une cabine pour elle.

(A EUida.)

Je te demande donc si tu es prête à m’accompagner,... à m’accompagner de bon gré?

ELLIDA, suppliante.

Oh ! ne me demandez pas ! N’attirez pas ainsi !

(On entend à distance la cloche d’un vapeur.)

L’ÉTRANGER

La cloche sonne à bord pour la première fois. Il faut que tu dises maintenant oui ou non.

ELLIDA, se tord les mains.

La décision ! Décision pour toute la vie ! Ne pouvoir jamais revenir sur elle!

L'ÉTRANGER

Jamais. Dans une demi-heure il sera trop tard.

ELLIDA, lui jette un regard timide et scrutateur.

Pourquoi est-ce que vous tenez si inflexiblement à moi?

L’ÉTRANGER

Ne sens-tu pas, comme moi, qu’un lien est entre nous?

ELUDA

Voulez-vous dire à cause de la promesse?

L’ÉTRANGER

Les promesses ne lient personne. Ni homme ni femme. Si je tiens si inflexiblement à toi, c’est que je ne peux pas faire autrement.

ELLIDA, à voix basse et tremblante.

Pourquoi n’êtes-vous pas venu plus tôt?

WANGEL

Ellida !

ELLIDA, éclatant .

Oh!... cette force qui attire et tente et entraîne... vers Tinconnu ! Toute la puissance de la mer y est condensée !

(V étranger franchit la clôture du jardin.)

ELLIDA, recule derrière W an gel.

Qu’y a-t-il? Que voulez-vous?

L’ÉTRANGER

Je le vois,... je l’entends à ta voix, Ellida,... c’est moi que tu choisis finalement.

WANGEL, s'avance vers lui.

Ma femme n’a pas ici à choisir. J’ai charge à la fois de choisir pour elle, et... et de la protéger. Oui, la protéger ! Si vous ne partez pas d’ici... si vous ne quittez pas le pays... sans jamais revenir,... savez-vous à quoi vous vous exposez?

ELLIDA

Non non, Wangel ! Pas cela !

LA DAME DE LA MER. ACTE V

L’ÉTRANGER

Qu'est-ce que vous me ferez?

WANGEL

Je vous ferai arrêter... comme criminel ! Tout de suite ! Avant que vous arriviez à bord ! Car je suis très renseigné sur l'assassinat de Skjoldviken.

ELLIDA

Oh ! Wangel,... comment peux-tu... !

L’ÉTRANGER

J'étais préparé à cela. Et c'est pourquoi...

(Il sort un revolver de sa poche.)

... c'est pourquoi je me suis muni de ceci.

ELLIDA, se place devant Wangel.

Non, non,... ne le tuez pas! Tuez-moi, plutôt.

L’ÉTRANGER

Ni toi, ni lui. Sois tranquille. Cette arme est à mon propre usage. Car je veux vivre et mourir en homme libre.

ELLIDA, de plus en plus exaltée.

Wangel ! Laisse-moi te le dire,... te le dire de façon qu'il l'entende ! Tu peux bien me retenir ici ! Tu en as la force et les moyens. Et tu le feras aussi! Mais mon âme,... toutes mes pensées,... tous mes désirs, mes aspirations,... tu ne peux pas les enchaîner. Ils iront à la poursuite... de l'inconnu... pour lequel j'étais créée... et dont tu m'as fermé l'accès !

WANGEL, calme , avec douleur.

Je le vois bien, Ellida ! Tu t'éloignes de moi pas à pas.

Le besoin de l'illimité, de l'infini... et de l'inatteignable... finira par te pousser jusqu'aux ténèbres de la nuit.

ELLIDA

Oh! oui, oui,... je le sens... comme de grandes ailes noires planant au-dessus de moi.

WANGEL

Ça n’en viendra pas jusque-là. Il n'y a pas d'autre salut pour toi. Je n'en aperçois pas d'autre, du moins. Et c'est pourquoi... c'est pourquoi je... je résilie le marché tout de suite... Tu peux donc maintenant choisir ta voie... en toute... en pleine liberté.

ELLIDA, le regarde fixement un moment , comme muette de surprise.

Est-ce vrai,... vrai,... ce que tu dis là! Le dis-tu... du fond de ton cœur !

WANGEL

Oui,... du fond de mon cœur accablé de douleur, je le dis.

ELLIDA

Et tu peux cela aussi ! Tu peux laisser cela se faire !

WANGEL

Oui, je le peux. Je le peux... mon amour pour toi est assez grand pour cela !

ELLIDA, d’une voix basse et tremblante.

J'aurais pénétré... si profondément... dans ton cœur !

WANGEL

Les années et la vie commune ont fait cela.

ELLIDA

Et moi... qui l'ai si peu compris !

LA DAME DE LA MER, ACTE V

WANGEL

Tes pensées étaient ailleurs. Mais maintenant,... te voilà donc complètement dégagée de moi et de ma vie. Et des miens. Maintenant ta vraie vie... peut reprendre sa vraie voie. Car tu peux choisir librement. Et sous ta propre responsabilité, Ellida.

ELLIDA, se prend la tête et regarde fixement devant elle , tournée vers W an gel.

Librement et... sous ma responsabilité! Sous ma responsabilité aussi? Cela change tout, cela !

( La cloche du vapeur sonne de nouveau.)

L'ÉTRANGER

Tu entends, Ellida ! La cloche sonne pour la dernière fois. Viens !

ELLIDA, se tourne vers lui , le regarde fermement , et dit avec force :

Jamais je n’irai avec vous après cela.

L'ÉTRANGER

Tu ne viens pas !

ELLIDA, se serve contre Wangel.

Oh !... jamais je ne te quitterai après cela !

WANGEL

Ellida,... Ellida!

L'ÉTRANGER

Alors, c’est fini?

ELLIDA

Oui ! Fini pour toujours !

L'ÉTRANGER

Je le vois bien. Il y a ici une force qui est plus grande que ma volonté.

ELLIDA

Votre volonté n'a plus sur moi la moindre puissance. Pour moi, vous êtes un mort... qui est revenu chez lui de la mer. Et qui y retourne. Mais vous ne m'effrayez plus. Et ne m'attirez pas davantage.

L'ÉTRANGER

Adieu, madame !

(Il saute par-dessus la clôture.)

Désormais vous n'êtes rien dans ma vie... qu’un naufrage subi.

(Il sort à gauche.)

WANGEL, la regarde un moment.

Ellida,... ton âme est comme la mer. Elle a flux et reflux. D'où est venu le changement?

ELLIDA

Oh ! ne comprends-tu pas que le changement est venu,... que le changement devait nécessairement venir... lorsque j'ai pu choisir en liberté.

WANGEL

Et l’inconnu,... cela ne t'attire plus?

ELLIDA

Ne m’attire ni ne m'effraie. J'ai pu le voir à fond,... y pénétrer,... si seulement je l'avais voulu. J'aurais pu le choisir. Et c'est pourquoi j'ai pu y renoncer.

LA DAME DE LA MER, ACTE V

WANGEL

Je commence à te comprendre... peu à peu. Tu penses et perçois par images... et par représentations visibles. Ton aspiration vers la mer... ton attraction vers lui... vers cet étranger,... a été l'expression d'un besoin de liberté qui s'est éveillé en toi et a été croissant. Rien de plus.

ELLIDA

Oh ! je ne sais que dire à cela. Mais tu as été pour moi un bon médecin. Tu as trouvé,... et tu as osé prendre le vrai moyen,... le seul qui pouvait me sauver.

WANGEL

Oui,... en cas de péril extrême nous osons beaucoup, nous autres médecins... Mais alors, tu reviens à moi, Ellida?

ELLIDA

Oui, cher, fidèle Wangel, maintenant je reviens à toi. Maintenant, je le peux. Car je reviens à toi de bon gré,... de bon gré... et sous ma responsabilité.

WANGEL, la regarde avec tendresse.

Ellida! Ellida! Oh!... dire que nous allons vivre entièrement l'un pour l'autre, nous deux !

ELLIDA

... et avec des souvenirs communs. Les tiens... aussi bien que les miens.

Oui, n'est-ce pas, ma chérie !

ELLIDA

... et pour nos deux enfants, Wangel !

WANGEL

Tu les appelles nôtres !

ELLIDA

Eux dont je n'ai pas l'affection,... mais je saurai bien la gagner.

WANGEL

Nos enfants !

(Il lui baise vite et joyeusement les mains.)

Oh!... merci infiniment pour ce mot !

(Hildei Ballested , Lyngstrand , Arnholm et Bolette arrivent de gauche dans le jardin.)

(En même temps beaucoup de jeunes gens de la ville et d' estivants passent dehors , dans le sentier.)

HILDE, à mi-voix , à Lyngstrand.

Non, voyez... comme elle et père ont l'air de vrais fiancés !

BALLESTED, qui a entendu .

C'est l'été, ma petite demoiselle.

ARNHOLM, regarde Ellida et Wangel.

L'anglais s'en va maintenant.

BOLETTE, va vers la clôture.

C’est d'ici qu’on le voit le mieux.

LYNGSTRAND Dernier voyage de l'année.

BALLESTED

Toutes les passes, bientôt, seront fermées, comme dit le poète. C'est triste, madame Wangel. Et nous allons vous

LA DAME DE LA MER, ACTE V

perdre aussi pour quelque temps. Vous partez demain pour Skjoldviken, me dit-on.

WANGEL

Non,... il n'en sera rien. Ce soir, nous avons changé d'avis tous deux.

ARNHOLM, les regarde tour à tour.

Ah !... vraiment !

BOLETTE, s'approche.

Père,... c’est vrai?

HILDE, va vers Ellida .

Tu restes chez nous tout de même !

Oui, chère Hilde,... si tu veux de moi.

HILDE, luttant entre les larmes et la joie.

Oh!... comment,... si je veux... !

ARNHOLM, à Ellida.

Mais c’est là une vraie surprise !

ELLIDA, gravement , avec un sourire.

Hé! voyez-vous, monsieur Arnholm... Vous rappelezvous,... nous avons parlé de cela hier? Du moment qu’on est devenu une créature de terre ferme,... on ne retrouve plus son chemin... vers la mer. Ni vers la vie marine.

BALLESTED

Mais c’est exactement comme pour mon ondine.

ELLIDA

A peu près, oui.

BALLESTED

Seulement avec cette différence que mon ondine... elle en meurt. Les êtres humains, par contre, peuvent s’acclam... s’acclimater. Oui, oui, je vous assure, madame Wangel,... ils peuvent s’ac-cli-mater.

ELLIDA

Oui, en liberté, ils le peuvent, monsieur Ballested. WANGEL

Et sous leur responsabilité, chère Ellida.

ELLIDA, vite, lui tend la main.

C’est cela, justement.

(Le grand, vapeur passe sans bruit sur le fjord. On entend la musique plus près de la terre.)

Manuscrit sur trois doubles feuilles , daté en tête : 5-6-88, et comprenant deux parties qui commencent toutes deux au premier acte.

Page 1