PLAN
Ier acte. — Le petit point de relâche des vapeurs de touristes. On ne s'y arrête que lorsqu’il y a des voyageurs à débarquer ou à embarquer. Hauts fjelds escarpés tout autour. On ne voit pas la haute mer. Rien que le fjord sinueux. Hôtel des bains. Sanatorium plus haut. Quand la pièce commence, c'est le dernier voyage du vapeur en direction du nord pour l'année présente. Les navires passent toujours vers minuit. Ils glissent lentement, sans bruit, dans la baie, et en sortent de même.
Les personnages comprennent trois groupes. Il y a d'abord des types curieux parmi les habitants de l'endroit. L’avoué, marié pour la seconde fois avec la femme venue de la haute mer. Il a du premier mariage deux jeunes filles déjà grandes. Élégant, distingué, amer. Son passé taché par une affaire imprudente. Le développement de sa carrière, par suite, arrêté. Le barbouilleur d’enseignes déjeté, aux rêves d'artiste, heureux par ses illusions. Le vieux commis marié. Il a écrit en sa jeunesse une pièce qui a été jouée une fois. Il la retouche indéfiniment et vit dans l'illusion de la publier et de percer. Ne fait d’ailleurs pour cela aucune démarche. Se compte tout de même au nombre des littérateurs du pays. Sa femme et
ses enfants croient aveuglément à « la pièce ». (Peut-être n’est-il pas commis, mais donne des leçons?) — Le tailleur Fresvik, mari radical de la sage-femme, qui manifeste son « émancipation » par des velléités ridicules d’inconduite, — liaisons avec d’autres femmes mariées ; projets de divorce, etc.
Le second groupe est formé des estivants et des malades du sanatorium. Parmi ceux-ci est le jeune sculpteur malade, qui doit se fortifier pour supporter le prochain hiver. L'été suivant lui sont promis une bourse et un emploi et d’autres subsides, et alors il pourra s'en aller en Italie. Redoute la possibilité de mourir sans avoir vu le midi, ni rien créé de bon en art. — Son « protecteur » habite l’hôtel des bains. Exerce une tutelle sur le malade. C’est un homme à principes. Aucune aide, aucun subside cette année. La bourse est un engagement, « ensuite, nous verrons l’année prochaine jusqu’où nous pourrons aller ». Sa femme est bête, orgueilleuse et sans tact. Elle blesse le malade, tantôt exprès, tantôt par inadvertance. — Plusieurs personnages secondaires.
Le troisième groupe consiste en touristes qui arrivent et s’en vont, et qui interviennent épisodiquement dans l’action.
La vie, en apparence, est gaie, facile et pleine d’entrain là-haut, à l’ombre des fjelds et dans l’uniformité de l’isolement. Cependant, est exprimée l’idée que cette sorte de vie est une ombre de vie. Aucune vigueur d’action ; aucune lutte pour l’affranchissement. Rien qu’aspirations et vœux. Ainsi vit-on là pendant le court été clair. Et ensuite... on entre dans les ténèbres. Alors s’éveille le vif désir de la grande vie du monde extérieur. Mais que gagne-t-on à cela? Suivant les situations, suivant le développement de l’esprit, croissent les exigences, les aspirations, les vœux. Lui ou elle, qui sont au faîte, recherchent les mystères de l’avenir et une part dans la vie de l’avenir et des relations avec les mondes lointains. Partout des bornes. D’où la mélancolie répandue comme un chant plaintif assourdi dans toute l’existence et la conduite des gens.
Un clair jour d'été avec les grandes ténèbres ensuite,... voilà tout...
L'évolution humaine a-t-elle fait fausse route? Pourquoi nous sommes-nous trouvés appartenir à la terre sèche? Pourquoi pas à l'air? Pourquoi pas à la mer. Le désir d'avoir des ailes. Les rêves singuliers de savoir voler et de ne pas s'en étonner,... comment interpréter tout cela?...
Nous aurions dû nous rendre maîtres de la mer. Installer nos villes flottant sur la mer. Les déplacer vers le sud ou le nord suivant les saisons. Apprendre à réfréner tempêtes et orages. Une félicité viendra. Et nous,... qui n’en serons pas! Qui ne la vivrons pas !...
Puissance d'attraction de la mer. Aspiration à la mer. Gens apparentés à la mer. Liés à elle. Dépendants de la mer. Doivent y retourner. Une espèce de poisson constitue un chaînon primitif dans la série de l’évolution. Des rudiments en subsistent-ils dans l'esprit humain? Dans l’esprit de quelques humains?
Les images de la vie grouillante dans la mer et de « ce qui est à jamais perdu ».
La mer possède un pouvoir d’animation qui agit comme une volonté. La mer peut hypnotiser. La nature le peut, d'une façon générale. Le grand secret est la dépendance de l’homme à l'égard des « forces sans volonté ».
Elle est venue de la mer, où était le presbytère de son père. Elle y a grandi,... au bord de la pleine mer. Elle s'est secrètement fiancée avec le jeune sècond écervelé, — élève renvoyé de l’École navale — qui a passé l’hiver dans un port de refuge par suite d’une avarie survenue au navire. A dû rompre sur le désir de son père. Un peu aussi de bon gré. Ne pouvait pardonner ce qui était apparu au sujet de son passé. Elle était alors trop pleine de préjugés à cause de l'éducation reçue dans la maison paternelle. Ne s'est d'ailleurs jamais affranchie entièrement depuis des préjugés, bien qu'elle soit mieux au fait. Elle est à la limite, dans l’hésitation et le doute...
Le secret dans son mariage... qu'elle ose à peine reconnaître ; auquel à peine elle ose penser. La force d’attraction de sa puissance d’imagination vers le précédent. Vers le disparu.
Au fond... dans sa représentation involontaire... c’est avec lui qu’elle vit sa vie de mariage.
Et — d’autre part — son mari et ses beaux-enfants vivent-ils tout à fait avec elle : ces trois-là n’ont-ils pas comme tout un monde de souvenirs entre eux? Il y a des jours de fête à célébrer, dont elle ne peut que deviner la portée. Des conversations tombent, — interrompues lorsqu’elle entre. Elle n’a pas connu celle qu’elle a remplacé, et par délicatesse on n’en parle pas quand elle est là. Il y a une franc-maçonnerie entre toutes les autres personnes de la maison. La gouvernante et les autres domestiques aussi. Jamais elle n’intervient dans ce que les autres savent être à eux. Elle reste en dehors.
Elle rencontre « le voyageur étranger ». C’est ainsi que l’appellent les autres baigneurs. Il a eu, autrefois, un vif penchant pour elle. C’était au temps où elle était fiancée avec le jeune marin. Il s’est surmené et doit prendre des bains de mer. La vie ne lui a pas donné ce qu’il avait espéré. Il est amer. Tranchant, sous une forme moqueuse.
Récit du sculpteur. Envoyé à la mer à douze ans. Naufrage avec le bateau il y a cinq ans. Avait alors dix-sept ans. C’est alors qu’il a eu sa maladie. Resta longtemps dans la mer froide. Pneumonie ensuite. N’en est pas encore tout à fait remis. Mais ce fut quand même un grand bonheur. Car c’est grâce à cela qu’il a pu devenir artiste. Pensez donc, modeler la délicieuse argile qui prend si délicatement forme entre les doigts l
Et que va-t-il modeler? Des dieux? Ou peut-être de vieux vikings?
Non, rien de ce genre. Dès qu’il pourra il essaiera de composer un grand groupe.
Et que représentera ce groupe?
Une scène qu’il a éprouvée lui-même.
Et qu’est-ce donc? Il finit par être obligé de la raconter.
Ce serait une jeune femme de marin couchée et dormant. Et elle rêve aussi. On peut le voir sur sa figure.
Rien de plus.
Ah ! si, pourtant. Son mari s'est noyé. Mais il est rentré chez lui tout de même. Pendant la nuit. Et il est là, debout devant le lit, et la regarde.
Mais, grand Dieu,... il a dit que c'était une scène qu’il a éprouvée lui-même !
Hé ! oui. Il avait bien éprouvé cela. Enfin, d'une certaine façon.
Éprouvé...? !
Eh bien ! oui,... il ne veut pas dire qu’il l’a positivement vu, bien entendu. Mais tout de même...
Et alors vient le récit — rapide et entrecoupé — qui provoque chez elle de terribles pressentiments et images.
PREMIER ACTE
La maison de l’avoué avec une grande véranda couverte, ombragée, à gauche. Jardin devant et autour. Palissade avec un portillon de sortie au fond. Derrière cette clôture, un sentier longe le rivage, bordé d’arbres. Entre les arbres on aperçoit le fjord et de hautes cimes de fjelds dans le lointain. Chaude matinée radieuse et claire.
Le peintre, avec une grande palette, peint des montants de bois neufs à la véranda. Le professeur au cachet, venant du bureau de l’avoué, entre par le derrière de la maison. Il a encore obtenu la remise d’une saisie. Excellent homme, cet avoué. Pourvu que la pièce passe, nous aurons franchi le plus dur. Le Pr. : Est-ce qu’il viendra du monde ici aujourd'hui? Le Pei. ; On le dirait. Les filles, dans la véranda, mettent des fleurs dans les vases. Le Pr. : Oui, on s’amuse maintenant,
c'est la saison des touristes. Le Pei. : Ce soir, arrive encore un des grands navires. Quelques mots sont échangés avec les jeunes filles, qui vont et viennent. - — Le sculpteur longe le sentier, s'arrête au portillon et entre en conversation avec ceux qui sont dans le jardin. Le peintre confus d'être rencontré occupé à un travail si vulgaire. C’est pour rendre service, naturellement. Amertume au sujet des « artistes distingués » qui n’ont pas des situations suffisantes dans le pays. Le sc. entre dans le jardin. Veut emprunter la palette. Les jeunes filles avec encore des fleurs. Le Sc. : Y a-t-il fête dans la maison. La plus Jeune : Oui, l'anniversaire de mère. Le Sc. : Ah ! vraiment ! L'Aînée (à sa sœur) : Tais-toi donc ! Le sc. salue et s'en va. Le pr. s'en va aussi. L'avoué paraît sur la véranda. Quelques mots échangés avec le pei. qui a fini son travail et s'en va. — L’avoué et les filles. Il blâme un peu les arrangements. L’Aînée : Oh, père, « l'anc. pr. » vient ici ce matin. L'Av. sourit : Oui, oui, tu as raison. Observations sur lui. Il a encore belle mine. Vieux lion de la capitale. L'anc. pr. entre A causé un peu avec lui hier soir. Les jeunes filles sortent peu après. Ensuite, longue conversation entre les amis. Renseignements sur les années intermédiaires. — La dame rentre du bain. L'av. dit qu'elle s'ébat dans l'eau comme une ondine. Oui, oui, la mer, à son avis, est plus agréable que la terre ferme. L'av. doit aller à ses affaires. Conversation franche et intime entre les deux autres. Elle n'a pas été vraiment heureuse ces trois dernières années. Pourquoi? Elle ne peut le lui dire. C'est si bizarre. — Le sc. arrive avec un gros bouquet. Salue et congratule. — Pourquoi? A l'occasion de la fête. — Y a-t-il fête aujourd’hui? — Oui, c'est votre anniversaire, madame. — Le mien ! — L’anc. Pr. : Non, certainement non. F. : D’où vous vient cette idée? Le Sc. : Mlle A. l'a révélé. Elle a dit que c'est aujourd'hui l'anniversaire de mère. F. : Ah, bien. L'anc. Pr. : Mais... Ah! bien. F. prend les fleurs et remercie. Puis, elle entre en conversation avec le sc. sur ce qui l’intéresse. — Suit
ici le dialogue esquissé ci-dessus (2e feuillet). Le sc. est envoyé dans le jardin auprès des jeunes filles. L’anc. pr. le trouve bien jeunet. L’av. revient de son bureau. Les jeunes filles arrivent du salon d’été. Exclamations sur les belles fleurs. Oh, voyez ! D’où viennent-elles? M. P. les a apportées. — [Ajouté après coup : L’anc. pr.] à l’occasion de l’anniversaire. La plus Jeune : Oh !... L’Aînée : Tu vois bien ! L’Av. (confus) : Ma chère, etc. Ne prends pas cela mal... Les fillettes, vois-tu... etc. Eau gazeuse et sirop dans le salon d’été. Il fait plus frais maintenant. Je vais lever les stores. (Lui et les filles entrent au salon.) L’anc. Pr. : On vous fait tort. On mène ici une vie où vous n'avez aucune part. F. : Je n’ose pas me plaindre. Car je vis aussi ma propre vie... en quelque sorte. — Vous? Comment cela? — Je ne peux le dire à personne au monde... Veuillez entrer. (Ils entrent dans le salon d'été.)