A BERLIN
pas parler en public, et admirait ceux qui en étaient capables comme gens doués d'un talent très spécial. Par exception, il fut assez content du discours qu’il prononça ce soir-là *.
Parmi les admirateurs dont il fit la connaissance pendant ce séjour à Berlin, l’un des plus ardents était le fougueux Julius Hoffory, Danois d’origine et docent enseignant les langues Scandinaves à l’université de Berlin. Hoffory, pendant les entr’actes de la représentation des Revenants , proclamait : « Maintenant s’ouvre une ère nouvelle pour la littérature allemande » Et par la suite, il s’entremit avec zèle pour les traductions et les représentations des œuvres d’Ibsen. C’est à lui qu’après son retour à Munich, Ibsen écrivit : « Ma visite à Berlin et tout ce qui s’y rapporte, je le considère comme un vrai et grand bonheur pour moi. J’en ai l’esprit tout ragaillardi et mes œuvres futures en porteront sûrement la marque1 * 3. » C’est toujours, comme dans la lettre au duc de Saxe-Meiningen et le discours de Berlin, le même souci des œuvres à venir.
Cette conversion du public allemand à Ibsen devait être définitive. Non pas universelle, bien entendu. La critique se partagea en deux partis à peu près égaux, dit Hoffory. Mais les divergences d’opinion au sujet d’Ibsen furent tout à fait indépendantes des luttes politiques. Il compta des partisans et des adversaires passionnés aussi bien parmi les conservateurs que dans l’extrême-gauche. Et beaucoup de ses futurs admirateurs ne se rallièrent d’abord à lui qu’assez timidement. Roman Wôrner, par exemple, qui a écrit le plus grand ouvrage allemand sur Ibsen, faisait, en 1887, de grandes réserves :
En relisant la série de ses œuvres, on éprouve malgré soi un vif regret de ce qu'il n'ait pas une seule fois réussi à faire d’une foule de détails superbes un superbe tout. Malgré un beau talent, on ne peut créer une
1 Folkebladet , 1887, n° de Noël, p. 25.
* Brève , II, p. 251.
3 Lettre du 4 février 1887, Satntiden, 1908, p. 101.
véritable œuvre d'art durable, lorsque manque la condition fondamentale de toute chose : la salubrité spirituelle
Mais le résultat immédiat du double succès des Revenants à Liebenstein et à Berlin fut que les directeurs de théâtres s’empressèrent à jouer les pièces d’Ibsen. Il était décidément adopté en Allemagne, et fit partie du répertoire courant. Rostnersholm fut même joué à Augsbourg le 6 avril 1887, avant les premières de Kristiania et Copenhague. Ibsen y alla, et suivit avec effroi la répétition générale, où chaque mot prononcé par les acteurs le fit frémir et gémir à mi-voix : « Oh ! Dieu, oh ! Dieu. » Et soudain il se redressa et dit d’un ton résolu : « Il faut que je renonce à mes intentions, et ça ira très bien. » Et le lendemain
11 assista tranquillement à la première, fut acclamé, parut sur la scène, remercia et félicita les acteurs *. Il était à la mode, et tout ce qui était de lui passait, même si c’était mal compris.
Sa conquête de l’Allemagne fut complète, en 1888, lorsque fut enfin levée l’interdiction de donner des représentations publiques des Revenants. La pièce fut jouée en allemand d’abord en Suisse, à Berne et à Bâle, et aussitôt l’interdiction levée en Allemagne, les Meininger firent des tournées en Allemagne et en Autriche. Et enfin, lorsque, à l’exemple du Théâtre Libre d’Antoine, fut fondée la Freie Bühne , son premier spectacle, le 29 septembre 1889, fut Les Revenants ; cela allait de soi. A partir de 1888 Ibsen a dominé la scène allemande pendant vingt ans. Il n’était plus « un hôte », comme il l’avait dit dans son discours de Berlin, on l’annexait. Un livre de Léo Berg, Henrik Ibsen und das Germanenthum in der modernen Literatur, paru en 1888, s’attachait à montrer à quel point il était un vrai Germain. Et les nouveaux dramaturges allemands, surtout Gerhard Hauptmann, subissaient fortement son influence.
1 V. la série d’articles de VAllgemeine Zeitung de Munich, 1888, n° 305, 308, 311.
- Julius Elias, cité par Halvdan Koht dans Henrik Ibsen , eit dikt-arliv , II, PP- 304-3O5-