EN FRANCE ET EN ANGLETERRE
Un autre résultat de cette conquête de T Allemagne fut sans doute aussi qu’Ibsen devint presque riche, car il y avait des moyens d’obvier au manque de protection des oeuvres littéraires, et depuis 1888, il a certainement gagné plus en Allemagne que dans les pays Scandinaves.
Par contre, avec la France et l’Angleterre il n’avait même pas encore pris sérieusement contact, et il n’espérait pas d’expansion dans ces pays. Ses relations personnelles avec Edmund Gosse et William Archer n’avaient encore abouti qu’à la publication de quelques articles, les traductions anglaises de Maison de Poupée (1882) et des Revenants (1885) avaient passé inaperçues, et c’est seulement en 1887 que le public français put lire une étude un peu développée sur son œuvre, d’ailleurs pleine de renseignements inexacts, et où l’analyse des Soutiens de la Société , notamment, est d’une haute fantaisie1. Deux ans plus tard, Ibsen écrivit au comte Prozor : « Depuis longtemps c’était pour moi un cher rêve d’obtenir accès en France pour mes œuvres dramatiques. Mais je n'osais y penser sérieusement, car il se présentait à moi comme tout à fait impossible et irréalisable â. » Il ne se doutait pas, au commencement de 1887, que la réalisation de ce rêve était en train de se préparer, à la fois en France et en Angleterre. En Allemagne, il devenait un auteur célèbre, presque autant que dans les pays nordiques, et il était encore à peu près inconnu partout ailleurs.
On comprend qu’il se soit alors senti particulièrement attiré vers l’Allemagne, où, d’ailleurs, il vivait et se trouvait bien. Il admirait la bonne organisation de la vie allemande, et lui, qui avait joui de la liberté résultant du laisser-aller de l’administration dans les États du pape, et avait regretté, pour cette raison, l’annexion de Rome par le royaume d’Italie 3, allait
1 Jacques St-Cère, dans la Revue d'art dramatique , a Un poète du Nord Enrick (sic) Ibsen », mars et avril 1887.
i Lettre du 25 octobre 1889, Breve , II, p. 183.
Lettre à Brandès, du 20 décembre 1870, Breve , I, p. 220.
bientôt prendre pour mot d'ordre : « Culture et discipline ». » Il n'avait plus la moindre hostilité contre le « pays du mensonge 5 ». Même Bismarck, jadis honni dans la « Lettre par ballon 1 * 3 », trouvait grâce devant Ibsen, parce qu'il avait su réaliser l’unité allemande.
Et en même temps, il se détournait quelque peu des pays Scandinaves, ou du moins de la Norvège. Il venait, pour la seconde fois depuis qu'il avait quitté son pays en 1864, d'y faire un séjour pour voir s’il lui serait possible d'y vivre, et l'expérience avait été finalement décourageante. Il y avait vu les passions politiques exaspérées. Il était venu, inclinant vers la gauche presque avec un esprit partisan, non à cause de sa politique, mais à cause des tendances générales qu'elle prétendait représenter, et c’est précisément en quoi elle l'avait déçu. Il ne voyait plus en elle que les manières politiciennes, plus brutales que chez les gens de droite. Lui qui était grand liseur de journaux et avide de toutes les nouvelles venues des pays Scandinaves, en était venu à écrire à Hegel, qui lui avait envoyé un paquet de journaux :
Cela mJa causé une impression pénible de trouver des témoignages de la grossièreté qui a pénétré les esprits au cours des luttes des partis de ces dernières années en Danemark et en Norvège. Je remercie de ce que vous avez envoyé, mais je vous prie de ne pas envoyer désormais quelque chose qui est empreint d'un pareil esprit h
Cela ne l'empêchait pas, d’ailleurs, de sentir se réveiller en lui son sentiment national norvégien, si l'on prononçait devant lui quelque parole qui lui paraissait offensante pour son pays. C'est ainsi qu’en été 1887, un Danois lui ayant dit qu'il n’avait pas été depuis longtemps « chez lui, en Suède », il repartit vivement que la Norvège était un État aussi indépendant que
1 Discours du 26 mai 1898, Tome XVI.
5 Tome VII, p. 170.
3 Tome IX, pp. 27 et 28.
* Lettre du 19 décembre 1886, L. C. Nielsen, op. cit.t II, p. 379.