‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 72 sur 169 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

EMILIE BARDACH

Ibsen vieillissait. Il n'avait que soixante ans, mais portait plus que son âge. Sa barbe était presque blanche et ses cheveux très grisonnants. Il s'épaississait. Il marchait toujours à petits pas pressés, mais plus jamais pour de longues promenades. Lui qui n'était jamais malade fut souffrant pendant quelques jours peu après avoir achevé La Dame de la mer l. Il eut une attaque d'influenza un an plus tard 2. Son tempérament robuste fléchissait. Pendant l'année qui suivit la pièce on ne sait presque rien de lui, évidemment parce qu'il reçut chez lui moins de visiteurs et parce qu’il restreignit encore plus que d'habitude sa correspondance privée. Il subissait une sorte de rétrécissement de l'existence. Cela était venu peu à peu. Déjà, il avait écrit à Brandès à la fin de 1886 : « J'en viens de plus en plus à ne m'occuper que d'une seule chose à la fois, à n'avoir qu'un seul cercle d'idées, et, tant que je m'y meus, à écarter tout le

1 Lettre à Brandès du 4 novembre 1888, Breve , II, p. 177.

2 Lettre à Émilie Bardach du 16 janvier 1890, Mercure de France , CCI II, p. 44.

reste » Sa vigueur physique seule était diminuée, non son intelligence et sa faculté de travail, puisqu'il a continué, pendant dix ans encore, et selon son rythme habituel, à produire des drames où s'affirme toujours la même puissance de construction dramatique. Mais il n’est plus le même homme, et cela explique sans doute que son esprit de combativité, après Un Ennemi du Peuple , ait progresssivement disparu.

L'unique objet qui absorbe désormais le temps et l'esprit d'Ibsen est son œuvre, à quoi il faut joindre l'expansion de ladite œuvre. On dira que ceci n’est pas nouveau. Le fait, cependant, a dû être singulièrement renforcé, car Ibsen écrivit à un ami d'autrefois : « Vous avez appris de bonne heure à aimer le travail. Le bonheur du travail ne m'est apparu que plus tard. Mais alors j'ai appris aussi à le goûter à fond 3. »

La part de son temps consacrée aux affaires, c'est-à-dire aux relations avec les traducteurs et les directeurs de théâtres, allait croissant, surtout en ces années 1888 et 1889, où sa vogue en Allemagne était prodigieuse, et où se préparait un commencement de succès en Angleterre et en France. Il en résultait une correspondance considérable, et parfois de plus grands dérangements. C'est ainsi qu’en mars 1889 il se rendit une fois de plus à Berlin pour assister au Théâtre royal à la première de La Dame de la Mer , au Residenz Theater, à la première du Canard sauvage , et pour entendre Maison de Poupée au Lessing-Theater. Après quoi il passa quelques jours à Weimar, où il fut acclamé par le public et fêté par le duc et la duchesse de Saxe-Weimar 3.

C'est à peu près tout ce que l'on sait sur lui de la fin d'octobre 1888 jusqu'à l’été de 1889. Ce voyage dura une quinzaine de jours. Sa correspondance d’affaires, si étendue fût-elle n’a pas rempli ces huit ou neuf mois, et cet homme aux habitudes

1 Lettre du 10 novembre 1886, Breve , II, p. 163.

2 Lettre à Karl Hais, du 30 octobre 1890, Breve , II, p. 190.

a Breve, II , p. 25 p

DERNIÈRES VACANCES A GOSSENSASS 31 7

si régulières et si laborieux a dû, dans son cabinet de travail et au café Maximilian, méditer sur une nouvelle « fantaisie », peut-être sur plusieurs, entre lesquelles il hésitait. Mais on n'a aucune donnée. Rien n'indique la date des premières notes qu'il a prises pour Hedda Gabier , et la première fois qu'il mentionne sa nouvelle pièce, c’est le 7 octobre 1889, aussitôt après qu'il est rentré de vacances à Munich :

Une œuvre nouvelle commence à poindre en moi. Je récrirai cet hiver, et j’essaierai de lui donner ma sérénité joyeuse de cet été. Mais elle aura un dénouement mélancolique. Je le sens. C'est ma manière à moi*.

« En train de poindre »? Cela semble indiquer qu'il s'agit d'une idée de pièce toute nouvelle. Et en même temps Ibsen parle de l’écrire « cet hiver » et prévoit le dénouement, ce qui indique un projet déjà passablement poussé. Ces contradictions ne permettent pas de conclure. O11 ne peut savoir par aucun texte positif si le drame de Hedda Gabier a été conçu au cours des huit mois de méditations à Munich, de novembre 1888 à juillet 1889. J'incline à penser qu'Ibsen n'est pas resté si longtemps sans préciser quelque peu dans son esprit le sujet qu'il allait traiter. Mais c'est là un a priori , et la question devra être reprise à l'aide de ses notes et quand on connaîtra les événements de l'été de 1889.

Depuis son quatrième séjour dans son cher Gossensass en 1884, Ibsen, alternativement, avait passé l'été dans le nord, ou était resté à Munich pour achever la rédaction d'un drame. Cette fois, il décida de retourner à Gossensass, où son fils Sigurd, alors secrétaire de la légation norvégienne à Vienne, pourrait venir passer avec lui son congé. Mme Ibsen l'accompagnait. Il n’eut pas sa chambre habituelle dans une annexe de l’hôtel Grobner, mais fut reçu comme un ami de la maison, et reprit ses courtes promenades le long du cours de l’Eisach, ou s'arrêta longuement sur le pont du Pflersch à regarder

1 Lettre à Émilie Bardach, Mercure de France , CCIII, p. 3 7.

bouillonner les eaux du torrent au milieu du village l, toujours en redingote noire et chapeau haut de forme et son parapluie à la main. Mais il ne montait plus les chemins trop raides qui conduisaient aux bois de sapins. Une fois, pourtant, il y monta. Comme, depuis deux ans, il avait atteint, en Allemagne, la grande célébrité, Gossensass avait décidé de baptiser « place Ibsen » une clairière sur la hauteur, et une fête fut donnée pour l'inauguration de la place. Une photographie, prise lors de cette cérémonie, montre Ibsen assis sur Tunique banc de la clairière, tête nue, les deux mains appuyées sur son parapluie, et entouré d'une quarantaine d'estivants de Gossensass debout ou assis par terre. Cela n'a rien d'imposant. Cela se termina par un concert.

C'est là qu'il entra en relation avec Mlle Émilie Bardach, jeune Viennoise de dix-sept ou dix-huit ans qu'il avait remarquée à l'hôtel. Une amie de celle-ci, Mlle de Cranach, à l'issue du concert, lorsqu'on se pressa autour de lui, la lui désigna avec ces mots : « Là, c'est la petite Bardach. » Aussitôt il vint à elle, en levant son verre, et ils se parlèrent pour la première fois. C’est elle-même qui le raconte dans les souvenirs qu’elle a écrits pour le Mercure de France , à la demande d'André Rouveyre, qui avait publié la traduction des lettres qu'Ibsen écrivit plus tard à la jeune fille 2. Il ne l'avait donc pas abordée de lui-même, n'avait même pas cherché à se la faire présenter, ce qui lui eût été facile. Elle dit :

A l’époque, il n’y avait qu’une seule salle à manger.

Nous prenions place, ma mère et moi, à l’une des petites tables. Lui,

1 Halvdan Koht, Henrik Ibsen , eit diktar-liv , II, p. 223.

2 Ces lettres, en allemand, avaient été publiées dans la revue allemande Die Literatur, B. 32-33, Berlin, 1906, pp. 85-112, par Georg Brandès, à qui Émilie Bardach les avait remises. La traduction française en a été publiée par André Rouveyre dans son article « Un Amour du vieil Ibsen », Mercure de France > CCIIÏ (ier avril 1928), pp. 29-52, qui fut suivi le 15 juillet 1928 (tome CCV, pp. 257-270) de « Le Memorial inédit d’une Amie d’Ibsen », également d’André Rouveyre, où l’on trouve des extraits des souvenirs et du journal d’Émilie Bardach. Les citations données ici des souvenirs, du journal, et des lettres d’Ibsen sont prises dans ces deux articles.

Page 1