‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 73 sur 169 · IBSEN FAIT SA COUR · texte numérisé non relu

IBSEN FAIT SA COUR

de même, tout seul. Personne ne pouvait s'empêcher de remarquer qu’il me regardait et m’observait constamment. Plus tard, il me dit que, dès le premier coup d’œil, il avait été comme ébloui. Je n’avais alors rien lu de lui, et il me faisait simplement l'effet d’un vieux monsieur en prenant à son aise, et qui restait longtemps assis auprès d'un verre de bière.

La connaissance une fois faite, une sorte d'intimité s’établit rapidement entre le vieil Ibsen et la jeune fille. Il se gardait des indiscrets « en tenant nerveusement un journal déployé devant lui ». Mais, dit-elle, dès le début de nos relations, il me pria de considérer cette arme, défensive contre les autres, comme une invite spéciale pour moi, et de venir m’asseoir auprès de lui aussi souvent que je le pourrais. » Et « il renonça à son verre de bière, quand il eut remarqué que ce n’était pas à mon goût. » Plein de prévenances, il lui arriva, se promenant avec elle, de se baisser, malgré sa lourdeur, pour écarter une pierre qui pouvait la blesser.

En même temps, il cherchait à se faire valoir auprès d’elle, et la flattait :

Il était alors dans la plénitude du succès. Les télégrammes affluaient à la suite de représentations de ses œuvres. Il les laissait sur la table, me remettant le soin de les ouvrir, car il avait toutume de m’appeler sa « collaboratrice ».

Ibsen se promenait avec elle ou la retenait dans la profonde embrasure de fenêtre, près de l’entrée de la véranda de l’hôtel Grôbner, pour causer et briller à ses yeux, en lui contant la fête donnée pour l’ouverture du canal de Suez, ou développant son idée de la formation d’une race d’êtres nobles. Évidemment, il était très emballé, il voulait plaire, et il déployait assez habilement les médiocres avantages que lui procuraient sa gloire et la supériorité de son esprit.

Il ne pouvait toutefois s’empêcher de rester l’observateur psychologique qu’il était de plus en plus, et il ne le dissimu-

lait pas, ce qui lui fournissait l’occasion de nouvelles flatteries :

Il m'entretient des plus graves questions de la vie, et il présume donc infiniment de moi. Plus, je le crains, qu’il n'y trouvera. Il dit que personne dans sa vie ne l’a encore autant charmé ; il prétend qu’il m’étudie beaucoup, qu’il me tend des pièges dans nos conversations pour me faire mentir. Mais, en vain. Tout lui paraît bon et noble.

Qu’est-ce donc qui lui avait tellement plu en Émilie Bardach? Elle était jolie, avec une expression rêveuse dans le regard. Elle appartenait à la haute société bourgeoise de Vienne, en relation avec l’aristocratie, et menait l’existence banale d’une jeune fille du monde, allait au bal, et prenait des leçons de chant et de peinture à l’aquarelle. Il fallait pourtant qu’il y eût en elle des qualités particulières pour qu’elle ait produit sur Ibsen un tel effet, et sans doute une certaine noblesse de caractère, plutôt qu’une supériorité intellectuelle. Son journal, simples notes prises à la hâte, la montre naturelle et simple, sans morgue ni vanité marquée, plutôt modeste. Ses réflexions sont celles d’une très jeune fille, mais ne sont pas la répétition de leçons apprises. On conçoit qu’ Ibsen, l’esprit prévenu en sa faveur, ait pu voir chez elle des germes de grandeur morale.

Et, à son tour, quel effet a-t-il produit sur elle? A André Rouveyre elle a écrit : « Il m’était absolument indifférent, il ne m’a pas inspiré sa passion. » Mais cette phrase date de 1928, près de quarante ans après la rencontre de Gossensass. En fait, elle s’est prêtée volontiers aux assiduités d’Ibsen. S’il ne lui a pas inspiré sa passion, ce qui serait peu normal, il ne lui a certes pas été indifférent, comme on le voit par ce passage du Journal :

Cependant depuis hier nous sommes plus au calme, par suite du départ des Cranach. Ils me manqueront pourtant, d'abord à cause de la grande sympathie qu’ils m’ont témoignée ; puis, Olga n’est pas heureuse et ne paraît pas avoir devant elle un avenir de bonheur, ce dont Ibsen s'en-

Page 1