‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 74 sur 169 · ÉMILIE ÉMUE · texte numérisé non relu

ÉMILIE ÉMUE

tretint sérieusement avec moi. Le soir, je restai longtemps assise auprès de lui, de même que samedi dans l'après-midi. Ce contact ne peut rester sans impression, car il me témoigne une telle sympathie ; ses paroles me font souvent courir un frisson dans le dos.

Et voici, à la date du 18 septembre, une page du Journal, exceptionnelle, il est vrai, mais où l'intérêt éveillé par Ibsen est évidemment en voie d'évoluer vers un sentiment plus profond. Elle veut « noter les sensations infinies que j’ai éprouvées pendant ces journées », et parle du passé de sa vie, où tout lui paraît « pauvre et petit », comparé au cas présent :

Jamais ce n’avait été aussi loin, et puis, tous les autres n’étaient que des hommes ordinaires, tandis que maintenant c’est un esprit qui dominp le monde. L’inclination du baron de Hellenbach est la seule que je puisse dignement faire entrer en comparaison, mais c’était beaucoup plus calme et plus inexprimé. Et maintenant, ce volcan, terriblement beau ! Avanthier après-midi, quand nous étions enfin assis seuls ensemble, ah ! ses paroles ! Que ne se sont-elles gravées encore plus profondément, encore plus nettement ! Avant, tout n’était que mensonge. Maintenant, c’est l’amour vrai. L'idéal qu’il avait chanté sans le connaître. A présent il devient poète par la douleur et le renoncement. Et pourtant, il est heureux de m’avoir trouvée, l'événement le plus beau, le plus merveilleux. Trop tard ! Combien je me parais mesquine de ne pas m’être jetée à lui î Mais tant d’obstacles surgissent : les réalités de la vie, son grand âge, sa femme, son fils, — tout, tout ce qui nous sépare ! Cela devait-il aller si loin? Et pouvais-je le prévoir, pouvais-je l'empêcher? Tandis qu’il me parle, je me dis souvent que je devrais partir, loin, bien loin. Et pourtant j'aurais peine à l’abandonner; je souffre de son inquiétude ; je la sens, dans la salle, alors même que nous sommes assis loin l'un de l’autre. Oui, tout cela m'est survenu si subitement, je voyais bien le changement de sa manière de vivre, naguère si régulière ; mais je ne savais pas; j'étais seulement flattée de son inclination, de cette grande préférence qu’il me témoignait sur toutes les autres personnes qui l’entouraient. Et je n'ai rien à lui donner, pas même ma photographie, à lui qui me donne tant ! Sa femme est aimable pour nous ; hier je causai longuement avec son fils. Je crois que nous sentons tous ‘deux qu’il vaudrait mieux nous séparer. Mais revenons à la vie ordinaire. Papa nous demande de ne pas retarder notre retour.

T. XIV

Émilie Bardach et sa mère partirent en effet dans les premiers jours d’octobre. Ce fut vraiment, pour la jeune Viennoise comme pour le vieil Ibsen, plus qu’un flirt pendant les derniers quinze jours. Le 27 septembre, il lui donna sa photographie, où il avait écrit : « Au soleil de mai dans une vie de septembre. » Et sur son album : « Noble, douloureux bonheur d’aspirer à l’inaccessible. » Le train pour Vienne passait à trois heures du matin. Ibsen attendit à la gare pour faire ses adieux. Ils ne se sont jamais revus. Mais aussitôt rentrée chez elle, Émilie lui envoya une lettre, la première d’une correspondance qui fut très active pendant quelques mois. Ce fut elle qui en eut l’initiative.

Ibsen répondit de Munich dès le 7 octobre, et dit combien Gossensass, après le départ de la jeune fille, lui avait paru triste : « Quel vide, quelle solitude, quel abandon ! » Avec sa politesse formelle coutumière, il l’appelait « très honorée mademoiselle », ce qu’elle lui reprocha, et dans sa lettre suivante, il écrivit :

Ah ! chère mademoiselle,... mais pardon ! vous m'écrivez si gentiment dans votre dernière lettre (non, non, à Dieu ne plaise !) dans votre récente lettre : « Mais je ne suis pas une Mademoiselle pour vous ! » Alors, chère enfant, — et certes, c'est bien ce que vous êtes pour moi — dites-moi, vous sou venez- vous qu'un jour nous parlions des « sottises » et des « folies »? Ou, plus exactement, c'est moi qui en parlais à tort et à travers; sur quoi, chère enfant, vous preniez le rôle de précepteur, et avec votre voix douce et mélodieuse, avec votre si fine intuition, vous faisiez remarquer que pourtant il y a toujours une différence entre sottise et folie.

A vrai dire, j'étais déjà disposé à le penser. Mais cet épisode, comme tout le reste, demeure dans ma mémoire. Car il me faut toujours et toujours ruminer là-dessus. Était-ce une sottise ou était-ce une folie que nous soyons venus l'un à l'autre? Ou était-ce autant une sottise qu'une folie? Ou n'était-ce ni sottise ni folie? Je crois que cette dernière interprétation est la seule vraie. C'était simplement une volonté de la nature. Et, en même temps, un Fatum.

Réfléchissez là-dessus, si c'est nécessaire. Mais je ne le crois pas. Je

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