LA CORRESPONDANCE
présume que vous comprendrez cela spontanément. Et que vous serez d'accord avec moi.
Ibsen était donc toujours sous le charme, et il méditait sur ce qui lui était arrivé. La jeune Viennoise, de son côté, subissait encore le charme tout différent d'Ibsen, car elle a « réfléchi là-dessus », si bien qu'elle a eu, quarante ans plus tard, dans ses souvenirs écrits à l’époque où elle prétendait que son vieil amoureux lui était « indifférent », une évidente réminiscence de ses réflexions et de ce passage de sa lettre. Elle écrivit en effet, après avoir conté son départ de Gossensass :
Ce fut la fin de nos relations personnelles. Et, telles qu'étaient les circonstances, — et lui étant Ibsen, — il devait en être ainsi. Faut-il appeler toutes ces choses : rencontre, hasard, moment de bonheur, fatum? Pendant les jours où nous fûmes réunis, je sentais que cela ne pourrait en venir à aucune définition plus claire, et je sentais aussi qu'il en resterait des traces douloureuses et ineffaçables.
Les lettres se succèdent rapidement. La seconde, que je viens de citer, est du 15 octobre, la troisième du 20, Et Ibsen y encourage Emilie à continuer :
Comme vous écrivez gentiment! Je vous en prie, écrivez-moi toujours quelques lignes, quand vous aurez une demi-heure de libre et sans autre emploi.
On sait qu’Ibsen considérait généralement la correspondance comme une corvée. Mais pendant le mois d’octobre la pensée d’Émilie a dû lui être constamment présente. Il avait besoin de lui écrire et de recevoir ses lettres. Il travaille pourtant, ne fût-ce que par habitude, c’est-à-dire qu’il médite sur une pièce possible, et c’est dès sa première lettre, du 7 octobre, qu’il annonce que « Une nouvelle œuvre commence à poindre en moi ». Seulement, il a l’esprit distrait, le travail n’avance pas, et il écrit le 15 octobre :
Ici, je suis, comme d’habitude, assis à mon bureau. Maintenant j'aurais bien le désir de travailler, mais je ne le puis.
Mon imagination, il est vrai, éprouve une grande activité. Mais tou-
jours elle vagabonde autre part. Là-bas, où justement elle ne devrait pas être à l’heure du travail. — Je ne peux pas refouler mes souvenirs de l'été. Et je ne le veux pas non plus. Ce que j'ai vécu, je le revis encore et encore, et toujours encore. Transformer cela en une œuvre de fiction, c’est ce qui m'est impossible pour le moment.
Pour le moment?
Y réussirai-je un jour, dans l'avenir? Et, en vérité, ai-je le désir que jamais cela doive m’arriver?
En tout cas, pour le moment non, je crois.
Je le sens, je le sais.
Et pourtant, cela doit arriver. Il le faut décidément. Mais néanmoins, cela arrivera-t-il?
Cela pourra-t-il arriver?
Et la jeune Viennoise ayant montré dans sa réponse quelque ennui de voir Ibsen ainsi gêné dans son travail, il la rassure le 29 octobre :
Ne vous contrariez pas de ce que, pour le moment, je ne peux rien composer. Au fond, je compose pourtant, toujours et toujours, ou, dans tous les cas, je rêve de quelque chose qui, une fois le point de maturité venu, éclora sous forme d'œuvre poétique
Ibsen sait bien, en effet, que son travail finira par l’emporter sur son obsession. Ses lettres vont commencer à s’espacer. La quatrième est du 19 novembre, un mois après la précédente, et il y dit :
1 Je suis actuellement plongé dans les travaux préparatoires d'une nouvelle pièce. Je reste assis presque toute la journée à ma table de travail. Je sors seulement un peu le soir. Je rêve et je me souviens; puis, je me remets à ma fiction. La fiction, c’est beau ; mais pourtant la réalité peut parfois être encore beaucoup plus belle.
Sur ce qu’est sa nouvelle pièce en préparation, il ne dit rien, et d’ailleurs il ne parlera plus qu’une fois de son travail, un an plus
1 Ibsen écrivait des brouillons pour la plupart de ses lettres, et aussi pour les lettres à Émilie Bardach. On a trouvé dans ses papiers le brouillon de celleci, et ce brouillon porte : « Je compose et compose toujours, ou bien je rêve à ce sujet. Que je compose pour un public ou pour moi est une question secondaire. » ( Hundreaarsutgave, XI, p. 273.) Dans le Mercure de France , une faute d’impression a donné à cette lettre la date du 20 octobre ; elle est du 29.