‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 76 sur 169 · IL DONNE A ÉMILIE SON CONGÉ · texte numérisé non relu

IL DONNE A ÉMILIE SON CONGÉ

tard. Les lettres redeviennent fréquentes en décembre, lettres du 6, du 22 et du 30. Ibsen y parle surtout à Émilie d'ellemême, à propos de sa photographie qu'elle doit lui envoyer :

Pour l’instant, il me faut donc renoncer à votre photographie? Mais soit, mieux vaut attendre que d’en avoir une qui ne serait pas satisfaisante. Et, d’ailleurs, combien votre gracieuse figure d'Altesse ne demeuret-elle pas vivante dans mon souvenir! Et j’en suis toujours à croire qu’une mystérieuse princesse est là, sous cette apparition. Mais le mystère même? Ah ! l'on peut se livrer là-dessus à bien des rêves, et imaginer tant de choses fort belles. Et c’est ce que je fais. En tout cas, c’est là une petite compensation pour la réalité impossible et insondable.

Après cette lettre du 6 décembre, il appelle Émilie « ma chère princesse » dans celle du 22. Mais il observe que « Écrire des lettres n'est décidément pas mon affaire », et que « A franchement parler, chère princesse, sur bien des points nous sommes encore bien étrangers T un à l'autre ». Il est clair qu' Ibsen est enfin calmé, et sa lettre du 30 décembre, pour remercier de la photographie enfin reçue, est assez banale. Un élément nouveau apparaît dans la lettre du 22 décembre : Ibsen se préoccupe du travail d’Émilie, lui demande si elle continue toujours ses études musicales, sans interruption. « J'aimerais tout particulièrement à le savoir. » Il voudrait évidemment que ce ne fût pas un simple talent d'agrément mondain. Et il montre le même souci dans sa lettre du 16 janvier 1890. Elle a été malade et ne peut chanter, et il écrit :

Mille remerciements pour les jolies fleurs que vous avez peintes pour moi. C’est vraiment trop gentil de votre part! vous avez, je crois, des dispositions remarquables pour la peinture de fleurs. Vous devriez cultiver sérieusement ce talent. Peut-être le faites-vous déjà. Mais, quant à votre chère voix, il faut la ménager — provisoirement du moins.

La correspondance changeait de caractère, et Ibsen devenait un conseiller paternel. Ibsen ne pouvait continuer, et il décida de cesser. Il écrivit le 6 février :

J’ai laissé longtemps, bien longtemps, votre chère dernière lettre dans mes papiers, l’ayant lue et relue, sans pourtant y faire une réponse.

Recevez aujourd'hui mon compliment le plus cordial, en peu de mots. Et ensuite, jusqu'à ce que nous nous revoyions en personne, n'attendez plus de lettres de moi, sinon courtes et même rares. Croyez-moi, cela vaut mieux ainsi. C'est le seul parti qui convienne. Je sens qu'il y a une question de conscience à suspendre notre correspondance, ou tout au moins à la restreindre. Il faut, quant à présent, que vous vous occupiez de moi le moins possible. Vous avez dans votre jeune vie d’autres emplois à vous proposer, d'autres inspirations auxquelles vous livrer. Et pour moi — je vous l’ai déjà dit de vive voix — je ne peux jamais me sentir satisfait par des relations épistolaires. Il me semble qu'elles ont toujours quelque chose d'incomplet, quelque chose qui n'est pas vrai. Je le vois ; je constate avec peine que mon sentiment ne s'accorderait pas pleinement à continuer ainsi. Il y a là une chose qui est ancrée dans ma nature. On n'y peut donc rien changer. Vous qui avez un sens si délicat, un si grand instinct d'intuition, vous saurez comprendre tout cela, tel que c'est dans ma pensée. Et quand nous nous rencontrerons de nouveau, je vous expliquerai cela de façon plus précise. Jusque-là, et toujours, vous resterez toujours dans mes pensées. Et cela plus encore quand elles ne seront plus troublées par ces gênantes réticences de la correspondance.

Mille compliments de votre — H. I.

Cette lettre montre une ferme résolution nettement signifiée, mais, bien entendu, présentée de façon à ne pas donner l'idée d'une rupture, ni même d'un changement dans les sentiments d'Ibsen. Il est plein de ménagements, et peut-être le souci, manifesté dans les lettres du 22 décembre et du 16 janvier, des « emplois » qu'elle pourrait.se proposer, est-il venu du désir de la détourner de lui-même en indiquant à la jeune fille ce qui devrait occuper son esprit. Rien ne fait connaître ce qu'éprouva Émilie au reçu de cette lettre. On sait seulement qu'elle observa la consigne donnée.

Toutefois, six mois plus tard, elle écrivit de nouveau pour annoncer la mort de son père, et Ibsen répondit. Dans sa lettre de condoléances du 18 septembre, il dit qu'il est seul à Munich, sa femme et son fils étant à Riva, sur le lac de Garde, pendant qu'il travaille à sa pièce nouvelle, et passe la journée presque entière assis à sa table. Mais, Émilie ayant pensé que ce nouvel échange de lettres lui permettait de reprendre la correspon-

Page 1