FIN DES RELATIONS
dance interrompue, envoya une nouvelle lettre avec un bibelot en forme de cloche, colorié par elle, comme cadeau de Noël1, Ibsen coupa court à cette tentative par la réponse suivante :
Munich, 30 décembre 1890.
J’ai bien reçu votre aimable lettre. Et aussi la cloche avec sa jolie peinture. Je vous en remercie bien cordialement. Ma femme aussi trouve que la peinture est charmante. Mais je vous en prie : pour le moment, ne m’écrivez plus. Quand les circonstances seront changées, je vous le ferai savoir. Bientôt je vous enverrai ma pièce nouvelle. Réservez-lui un accueil amical, mais silencieux! Combien j’aimerais à vous revoir et vous parler encore! Je vous souhaite, ainsi qu’à Madame votre mère, une heureuse année.
Votre toujours dévoué — H. I.
Cette fois, Ibsen a nettement donné congé à la jeune fille. Il l’a biffée de sa vie, sauf comme souvenir. Elle se le tiendra pour dit. Cependant, à l’occasion de son 70e anniversaire, 28 mars 1898, elle lui adressa un télégramme de félicitations, et il lui répondit par l’envoi de sa photographie, avec, au dos, les lignes suivantes :
Bien chère mademoiselle, recevez mes plus chers remerciements pour votre message. L’été de Gossensass fut le plus heureux et le plus beau dans toute ma vie.
J’ose à peine y penser. — Et pourtant je ne puis m’empêcher d'y penser toujours... toujours!
Votre fidèlement dévoué — H. I.
Le billet est court mais ne paraît pas être de simple politesse. Ibsen y a retrouvé la chaleur de ses lettres d'octobre 1889. Il a été profondément ému par sa rencontre avec Emilie.
Cinq ans plus tard, après avoir lu un article de Georg
1 C’est du moins ce que suppose le traducteur de la lettre (Mercure de France > CCIIÏ, p. 46).
Brandès sur les amours de Goethe, âgé de soixante ans, avec Marianne v. Willemer », il a écrit cette lettre :
Kristiania, le n février 1895.
Cher Georg Brandès.
Je ne peux résister à mon besoin de vous adresser un remerciement tout particulier pour votre « Goethe et Marianne v. Willemer ». Je ne savais rien de l’épisode que vous racontez. Peut-être ai-je lu là-dessus dans Lewes 8 il y a long, longtemps ; mais je l’ai oublié parce que le fait n'avait pas alors pour moi d’intérêt personnel. Maintenant, au contraire, la question se présente un peu autrement. Lorsque je songe au caractère de la production de Gœthe pendant ces années-là, et à ce retour de jeunesse, il me semble que j’aurais dû pouvoir me dire qu'il devait avoir eu la faveur de quelque histoire charmante pour lui, comme sa rencontre précisément avec Marianne v. Willemer. Le sort, un coup providentiel, le hasard, peuvent tout de même, parfois, être des puissances bienveillantes et agréables.
Cordialement à vous.
Votre dévoué Henrik Ibsen a.
On peut imaginer combien Brandès a été avide de connaître l’aventure que cette lettre lui révélait clairement, bien que sans un mot qui pût le mettre sur la trace, et lorsque Émilie Bardach lui confia plus tard les lettres qu’ Ibsen lui avait écrites, il crut, naturellement, qu’Émilie avait été la Marianne v. Willemer d’Ibsen. Mais, en 1895, on verra que ce n’était plus à la jeune Viennoise qu’il pensait.
L’histoire de 1889 était d’ailleurs des plus convenables, et Ibsen s’est évidemment gardé de toute familiarité. On se rappelle que, jeune, il avait agi de même, à Bergen, avec Rikke Holst, et il avait plus de raisons encore de se dominer, à Gossensass, à cause de son âge, et parce qu’il était à l'hôtel Grôbner avec son fils et sa femme, de nature jalouse, et
1 Article publié, dans Tilskueten , 1895.
5 L’ouvrage de George Henry Lewes, Life of Gœthe , avait été traduit en danois en 1874.
a Georg og Edv. Brandcs, Breweksling med Bj . Bjornson, H. Ibsen ,..., I, fôrste dely p. 243.