AMOUREUX CU CURIEUX
qu’Émilie était avec sa mère. Il poussait loin la discrétion, comme on le voit dans les lettres, où il l'appelle « très honorée mademoiselle » (hochgeschâtztes Fraulein) dans la première, puis, lorsqu'elle lui a reproché cette formule trop cérémonieuse, il supprime toute formule, sans doute afin d'éviter le mot « chère », qu'il emploiera seulement plus tard, en 1898, au dos de sa photographie. Son extrême politesse lui imposait une manière insinuante et respectueuse. C'est pourquoi ses lettres ne renferment jamais aucune déclaration, mais la suggèrent, en coupant court au moment où elle pourrait se produire. Et il en avait été de même, évidemment, dans les conversations de Gossensass. Pourtant, si l'on en croit le propos rapporté à Edmund Gosse par un jeune littérateur norvégien de ses amis, Ibsen pensait avoir vraiment conquis la jeune Viennoise. Il aurait dit : « Oh ! vous pouvez aimer tant que vous voudrez, mais moi, je suis plus heureux que le plus heureux, car je suis aimé 1 ! »
On a beaucoup dit qu'Ibsen, dans ses relations avec Émilie Bardach, avait été, avant tout, le dramaturge curieux d'observer un modèle, plutôt que le vieillard « ébloui », comme il l’a dit lui-même à la jeune fille. Et un passage des souvenirs d'Émilie paraît confirmer cette idée, c'est celui où Ibsen avoue lui-même lui tendre des pièges pour éprouver sa sincérité. Ce serait, je crois, tirer une conséquence excessive de ce fait, que d'y voir l’indice d'un double jeu dans la conduite d'Ibsen, à la fois plus ou moins emballé, et à l'affût de cas psychologiques intéressants. Observateur, et habile à diriger la conversation au profit de sa curiosité, il l'était par nature et par habitude. Mais, emballé comme il l'était à Gossensass, il a sans doute exercé ce talent bien plus à cause de l'intérêt qu'il portait à Émilie qu'à titre d'étude, pour ainsi dire, professionnelle. Toutefois l’idée de transformer son aventure en une œuvre de
1 Edmund Gosse, Henrik Ibsen , p. 202.
fiction lui est venue de bonne heure, comme on le voit dans sa lettre du 15 octobre, seulement il y dit que cela lui est impossible, pour le moment, et qu'il croit même n'en avoir pas le désir. Ce passage de la lettre n'a évidemment aucun rapport avec l’œuvre nouvelle qui commençait à poindre en lui lorsqu'il écrivait la lettre précédente, du 7 octobre. A ce moment, il ne pense pas encore à faire d'Émilie le personnage central d'un drame et à l'utiliser comme modèle.
En fait, Ibsen a utilisé la jeune fille qu'il avait eu l’occasion de si bien étudier, déjà, sur un point, pour la pièce qu'il était en train de méditer, Hedda Gabier , et plus amplement dans la pièce suivante, Solness le constructeur. Et je dois citer ici une anecdote qui date de février 1891 et concerne peut-être la naissance de l’idée de Solness dans l’esprit d'Ibsen. Cette anticipation est nécessaire parce qu'elle révèle un trait du caractère d'Émilie, qu'en somme on connaît si peu, faute d'avoir ses lettres. En février 1891, l’épisode de Gossensass n'était plus pour Ibsen qu'un souvenir. Il avait donné son congé à Émilie depuis un an. Son étude objective n'était plus troublée par la passion. Il était venu à Berlin pour assister à la première de Hedda Gabier , et venait d'achever ses paquets, avec l'aide du dévoué Julius Elias pour rentrer à Munich. La fièvre du départ l'avait rendu nerveux, comme toujours. Satisfait de voir que tout était prêt, il se fit apporter un dîner au champagne. Soudain, il eut un petit rire, et dit : « Savezvous, je vois ma prochaine pièce.. . à grands traits, bien entendu. Quelque chose de vécu ; un personnage de femme. C'est très intéressant... très intéressant. C'est encore une fantaisie » (exactement : une diablerie, Teufelei, car il parlait allemand avec Elias). Et alors il raconta qu'il avait autrefois, dans le Tyrol, où elle était avec sa mère, fait la connaissance d'une jeune Viennoise qui avait une tournure d’esprit singulière. Tout de suite elle s'était ouverte à lui. Le fait saillant était qu’il lui importait peu d'épouser un jour un jeune homme bien