‹ Œuvres complètes. tome quatorzième, Les Drames modernes (suite)Chapitre 79 sur 169 · ÉMILIE COMME MODÈLE · texte numérisé non relu

ÉMILIE COMME MODÈLE

élevé,... sûrement elle ne se marierait pas. Ce qui la tentait, lui plaisait et la charmait, c'était de prendre leurs maris à d’autres femmes, ou du moins d’éloigner le mari de sa femme. Elle était une petite ravageuse diabolique ; bien souvent elle lui est apparue comme un petit animal rapace qui avait voulu faire de lui aussi sa proie. Il l’avait étudiée de tout près, exactement. Mais elle n’avait guère réussi avec lui. « Elle ne m’a pas pris, mais moi je l’ai prise pour une pièce. Elle s’est sans doute consolée avec un autre. » Sa vie érotique n’a dû se développer que dans une sorte d’imagination morbide. Cela n’était d’ailleurs qu’un côté de sa nature. Elle avait beaucoup de cœur et d’intuition féminine... Ibsen disait tout cela froidement et avec calme, le regard perdu dans le lointain h

C’est une image pour nous bien inattendue de la jeune fille qu’il a présentée à Julius Elias, malgré les quelques mots plus favorables que celui-ci a retenus, et qui montrent que, pour Ibsen lui-même, les traits qu’il lui avait donnés étaient au moins exagérés. La conversation prouve toutefois que sa passion n’existait plus en 1891. Émilie s’était pour ainsi dire dédoublée : d’une part elle était devenue un souvenir qui pouvait l’émouvoir encore, comme on le voit dans les mots qu’il a écrits sur sa photographie en 1898. Et d’autre part elle était un objet de réflexion et d’étude. Je soupçonne fort que, s’étant rappelé quelques phrases d’Émilie, qui pouvaient lui fournir un thème intéressant, il les a dites à Elias en pensant beaucoup plus au personnage à construire pour sa future pièce qu’au modèle qui la lui suggérait, en sorte qu’un propos plus ou moins caractéristique devenait la révélation essentielle du person-

1 Librement traduit d’après Julius Elias, dans Die deutsche Rundschau 1906, p. 1462.

Dans ses Metnoirer, Mme Kirstine Christie raconte qu’Ibsen lui a dit, p. 88 : « L'idée m’est venue de ce qu’une dame, à Munich, m’a dit qu’elle ne pourrait jamais aimer un homme ui n’appartiendrait pas à une autre. » A Munich? Ibsen a dû dire : « à l’époque où j’habitais Munich », car le récit de Julius Elias ne permet pas de douter que c’était d’Émilie Bardach qu’il s’agissait.

nage. Car rien, dans le journal ni dans les souvenirs d’Émilie Bardach, ne ferait soupçonner cette disposition. Et Ibsen, après avoir décrit cet aspect « morbide » et « diabolique » de sa future héroïne, s’est sans doute rappelé de nouveau avec émotion la jeune fille qu’il avait aimée, en a fait l’éloge, et a surtout dit comme elle avait bon cœur, ce qu’ Elias a noté sommairement, sans remarquer la contradiction. Et rien n'indique, dans ce que l'on sait des relations entre elle et Ibsen à Gossensass, qu’elle ait pensé à le détacher de sa femme. Elle a écrit dans son journal, le 18 septembre : « Sa femme est aimable pour nous ; hier je causai longuement avec son fils. Je crois que nous sentons tous deux qu’il vaudrait mieux nous séparer. »

On ne peut douter qu’elle ait servi de modèle pour la Hilde de Solness , malgré les grandes différences qui existent entre Émilie et Hilde, et bien que la Hilde de Solness ressemble à celle de La Dame de la Mer . Émilie s’est d’ailleurs reconnue. Ibsen ne lui a pas envoyé Solness, mais elle l’a lu, et a envoyé à Ibsen sa photographie signée « princesse d’Orangia ». Toute correspondance avait cessé entre elle et lui, et il ne répondit pas. Mais il paraît qu’il fut choqué de cette identification trop hardie entre elle et Hilde h

Ibsen avait souvent des rencontres ou des correspondances avec des femmes qui éprouvaient le besoin de le consulter comme un spécialiste des peines de cœur et de lui raconter leurs histoires. Il les écoutait volontiers, et conservait leurs lettres, que sa femme a détruites après sa mort. « Ibsen, lui disaitelle souvent, tu devrais te débarrasser de toutes ces femmes exaltées. » Et il répondait : « Oh î non. Laisse. Je veux lesexa-

1 Edmund Gosse, Henrik Ibsen , p. 2e 3.

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