DATE DES PREMIÈRES NOTES
point de repère : le manuscrit III de novembre 1889. Entre les manuscrits III et IX, il y a un intervalle de huit à neuf mois, ce qui est tout à fait normal, puisque Ibsen n'était certainement pas encore parvenu, en novembre 1889, à cette connaissance intime, qui lui était nécessaire, avec ses personnages. Et l'on peut observer que la liste III a été écrite avant la seconde partie du premier calepin, où la tante de Tesman s'appelle déjà Rising (elle reprendra le nom de Tesman plus tard). Par contre, du retour d'Ibsen à Munich après l'été de Gossensass, jusqu'au manuscrit III, l’intervalle est de moins de deux mois, puisque c'est le 7 octobre qu'il a écrit à Emilie Bardach qu’une œuvre nouvelle « commence à poindre » en lui. L’intervalle me paraît ici bien court pour croire que la première idée de Hedda Gabier lui soit venue au commencement d'octobre. Des listes de personnages, même provisoires, n'apparaissent généralement pas si vite dans les manuscrits d’Ibsen. Et un sujet de drame qui lui serait apparu à cette date aurait dû avoir, semble-t-il, pour figure centrale quelque transformation d’Émilie, ce que n'est évidemment pas Hedda. Si Émilie a prêté à Hedda quelques traits de caractère accessoires, ce sont détails ajoutés à un personnage dont elle n'était pas le modèle.
Et la note la plus ancienne prise par Ibsen est évidemment la première du manuscrit I, sur la manie des dames mariées qui ont la vanité de se croire si intéressantes que les auteurs dramatiques les prennent constamment comme modèles, ce qui n'a aucun rapport avec Émilie. Les trois autres commencements des deux calepins ne la concernent pas davantage. Elle est totalement absente du nouveau drame, du moins lors de son éclosion. Et il serait singulier que cette éclosion fût venue juste au moment où Ibsen était le plus amoureux de la jeune fille. Aussi aurais-je tendance à croire que l’idée de Hedda Gabier était antérieure. Ibsen, en octobre, a bien vaguement songé à une pièce nouvelle dont Émilie serait
l'héroïne (lettre du 15 octobre). Mais il n’est pas prêt pour l’écrire, il doute même de pouvoir jamais le faire. Et il revient à son autre pièce. A mesure que l’absence d’Émilie a calmé sa passion de l’été, les lettres s’espacent, il peut reprendre son travail interrompu, et dans sa lettre du 19 novembre, il se dit « plongé dans les travaux préparatoires d’une nouvelle pièce ». Vraiment, on imagine mal qu’il ait pu, dans l’état d’esprit où il a été pendant tout le mois d’octobre, concevoir l’idée d’une œuvre nouvelle où Émilie ne serait pour rien, et dresser dès septembre la liste des personnages. Le drame devait avoir été projeté antérieurement, et ses habitudes de travail, reprenant le dessus, ont contribué à le détacher de la jeune Viennoise.
Contre cette thèse plaide la formule : « une œuvre nouvelle commence à poindre en moi », qui semble exclure le retour à un projet antérieur. Cela ne me paraît pas décisif. Et il y a aussi le fait qu’en tête du premier calepin (manuscrit I) est écrit : « Mes théories dramatiques développées pour les Français. Traduction de la façon de jouer aussi bien que de la langue..* etc... », ce qui pourrait se rapporter à la lettre que le comte Moritz Prozor avait écrite à Ibsen le 20 octobre 1889. C’est assez vraisemblable, sans plus. Et, en sens opposé, il y a un argument qui me paraît très fort. Qu’aurait donc fait Ibsen depuis qu’il avait achevé La Dame de la Mer à la fin d’octobre 1888? Il avait eu sa correspondance d’affaires avec les théâtres, et le voyage à Berlin et à Weimar au mois de mars. Mais, à part cela, on ne voit pas qu’il ait été dérangé par rien, et il n’avait pas l’habitude de rester près d'un an sans méditer quelque nouvelle « fantaisie ». C’est pourquoi je crois que le premier calepin a dû être commencé quelque temps après le 24 février 1889, date à laquelle Camilla Collett lui a écrit qu’elle s’était reconnue dans Ellida Wangel, et c’est presque sûrement à elle qu’il a pensé en parlant de la disposition des dames mariées à s’imaginer que leur cas a intéressé