LE SUJET PRIMITIF DU DRAME
l'auteur qu'elles lisent. La note se situe vraisemblablement entre le 24 février et le 3 mai suivant, date de la réponse où Ibsen a confirmé, en termes assez évasifs, qu'il y avait beaucoup de « points de contact » entre l’histoire d’Ellida et celle de Camilla. Et la liste du manuscrit III a pu être écrite en septembre, sur le papier où Ibsen a rédigé son télégramme au directeur du théâtre d'Amsterdam.
La pièce pour laquelle Ibsen a entamé un premier calepin avait peu de rapports avec la Hedda que nous connaissons. Deux amies veulent se tuer ensemble, et la mort de l'une amène un tournant dans la vie de l'autre. Cela ne peut s'appliquer à Hedda ni à Thea. Il est vrai que « Elle le déteste parce qu'il a un but, consacre sa vie à une œuvre » pourrait indiquer un côté des sentiments de Hedda, mais « L’amie en a un, mais n'ose pas agir dans ce sens» est au rebours de la nature de Thea. Ibsen n'en est qu'aux tâtonnements, et ses notes rapides sont des énigmes.
Si confuse que soit notre idée du drame d’après ces premières notes, il était déjà, pourtant, assez poussé dans l'esprit d’Ibsen, puisqu'il a écrit : « Au second acte, le manuscrit abandonné... » La pièce était donc déjà construite, en même temps que profondément différente de ce qu’elle est devenue par la suite. Et toutes les autres notes, y compris la liste de personnages du manuscrit III, sont beaucoup plus près de l'œuvre finale. C'est là un argument de plus pour nous faire croire que le premier projet est antérieur aux vacances de 1889.
Aux personnages de ce premier projet on ne voit qu’un seul modèle, révélé de façon certaine par ce détail précis : « le manuscrit abandonné ». Julius Hoffory s'était laissé voler par un porteur de bagages sa valise, qui contenait un manuscrit appartenant à un de ses collègues, le professeur de philologie Sievers. Ce Hoffory était un individu singulier, excessif dans tout ce qu’il faisait, au grand avantage d'Ibsen, car il a beaucoup contribué, surtout en 1886, à l’expansion des drames ibsé-
niens en Allemagne. C'est alors, à Meiningen, qu'il a fait la connaissance d'Ibsen. L'année suivante il a été nommé professeur de philologie nordique à l'université de Berlin, à trente-trois ans, et en 1889, il est venu à Munich, sans doute spécialement pour voir Ibsen, objet de son admiration et de son dévouement passionnés. Cependant Ibsen trouva sa manière d’être si bizarre qu'il s'informa, auprès du portier de l'hôtel où Hoffory était descendu, des habitudes de ce client singulier, et par égard pour M. le docteur Ibsen, des renseignements lui furent donnés à titre confidentiel. Il apprit qu'à son réveil, Hoffory demandait une bouteille de porto, qu’il buvait une bouteille de vin du Rhin à son déjeuner, une bouteille de bourgogne à son dîner, et vidait dans le cours de la soirée une ou deux bouteilles de porto. Plus tard, et précisément lorsqu'il venait d'achever Hedda Gabier , Ibsen vit de nouveau arriver Hoffory à Munich, au commencement de novembre, dans un état lamentable, et intellectuellement diminué. Il essaya de le persuader de retourner tout de suite àBerlin, mais Hoffory prétendit qu'une histoire d’amour le retenait, et devait avoir sa conclusion avant son départ. Ibsen appela Julius Elias au secours de Hoffory, par sa lettre du 27 novembre, où il décrit l'état du professeur1. Peu de jours après, Hoffory fut mené dans un sanatorium, où sa maladie mentale fut provisoirement guérie. Mais il en fut repris en 1893, et cette fois il demeura fou jusqu’à sa mort en 1897. Dans l’intervalle entre ces deux crises, Ibsen avait reçu ce document :