Acte de Donation
Je lègue par la présente tous mes biens, gérés par M. Knudsen, avocat à Aarhus, ainsi que ma rente annuelle, au Dr Henrik Ibsen, à Munich, pour qu’il en dispose librement, et je le prie, si je meurs, de pourvoir ma cousine, Caroline Hoffory, à Copenhague, et mon amie, Alma Roth-
1 Brève , II, pp. 1 91-193. V. aussi les notes sur Hoffory pp. 251 et 259.
JULIUS HOFFORY
bart, de Grimmen, de quelque manière qui lui paraîtra convenable.
Dr Julius Hoffory, professeur à l'Université .
Berlin, 6 septembre 1891 b
Alma Rothbart était évidemment la personne dont Hoffory avait parlé à Ibsen, et qui le retenait à Munich, et il la lui avait nommée, car elle est devenue, dans Hedda Gabier , la Diana « aux cheveux roux » chez qui Ejlert Lœvborg reçoit le coup de pistolet mortel. Il n'est pas question de Mlle Diana dans le brouillon Hedda , ni dans les corrections faites du 23 octobre au 3 novembre pour le troisième acte, où elle est nommée pour la première fois dans le drame définitif, et c'est seulement dans les corrections faites après coup pour le quatrième acte, et commencées le 11 novembre, qu'lbsen a écrit au-dessus des mots « le même sale cabaret » (p. 65, 1. 35) les mots « le boudoir de Mlle D... », et les passages où il doit être parlé d'elle ont été ensuite rapidement rédigés, avant l'écriture du manuscrit pour l'impression. Hoffory était arrivé à Munich juste à temps pour fournir ce détail.
Lorsque Hoffory, sorti du sanatorium, put lire Hedda Gabier , il se reconnut, et fut très content et amusé. Il adopta même le nom d'Ejlert Lœvborg comme nom de plume. Le professeur A. E. Zucker, ayant demandé un jour à S. Fischer, l’éditeur allemand d'Ibsen, à quoi ressemblait Hoffory, Fischer répondit avec un sourire : « A Ejlert Lœvborg. » A l'usage des acteurs que le rôle tenterait,, je ne peux malheureusement décrire ce philologue passionné. Je peux seulement dire qu'il était blond et portait la barbe en pointe.
1 A. E. Zucker a trouvé une copie de ce testament, dont l’existence était connue, dans les papiers de Julius Elias (op. cit ., p. 248, et note, p. 316). Son enquête sur Hoffory a suppléé aux renseignements que les circonstances actuelles m’ont empêché de chercher notamment dans l’article de A. E. Zucker, Phi lological Quarterly, VIII, Iowa City.
J'ai placé les manuscrits dans l’ordre qui m’a paru chronologiquement le plus probable. Mais cet ordre chronologique, fort incertain, ne peut être exact qu’en ce qui concerne le début de chaque manuscrit. Le premier calepin, par exemple, commence certainement par la note la plus ancienne que nous ayons, mais beaucoup des notes suivantes ont sûrement été écrites après les manuscrits suivants. Cet entre-croisement rend impossible une chronologie précise.
Les six premiers alinéas sont évidemment les plus anciens parce qu’ils concernent une histoire où figurent deux femmes qui ont peu de rapport avec Hedda et Thea, tandis que toute la suite des manuscrits s’applique sans aucun doute aux personnages du drame. Et les trois alinéas suivants, qui forment avec ces six premiers un groupe, montrent que pourtant, la composition, déjà, était assez avancée, puisque Ibsen situait au second acte l’épisode du manuscrit abandonné. Mais dans ce premier groupe de notes, le seul personnage qui ressort un peu nettement, et qui restera, est Ejlert Lœvborg, qui n’a pas encore de nom. Au point de départ, Ibsen avait l'idée confuse d’un problème de psychologie féminine, auquel il a renoncé, en même temps que Hoffory lui fournissait un rôle d’homme et presque un scénario. La suite du premier calepin (Ms VI, p. 550) indique manifestement un plan déjà mûri, et il y est question, au bout d'une page, de « tante Rising », alors que ce nom a été d’abord réservé à Thea, et que la tante s’appelait Mlle Tesman, comme on le voit dans le Ms III (p. 548). Cette suite est donc postérieure aux notes du second calepin, qui semblent continuer le premier groupe de notes du premier calepin, et où Thea s’appelle encore Mme Risirg, nom qui est attribué à la tante après le premier groupe de notes du premier calepin, et c'est pourquoi j’ai séparé les notes du premier calepin en Ms I et Ms VI, suivant en cela d'ailleurs, l’exemple de l’édition du centenaire.
Les femmes du Ms I ont donc disparu, ainsi que la fable
l'idée venue après coup
inventée pour elles, et du projet primitif il n'est guère resté que Lœvborg et la perte d'un manuscrit, et c'est surtout de Lœvborg et du manuscrit qu'il est question dans le second calepin (Ms IV). Il semble bien qu'ici l'on peut affirmer que la création du personnage concret a précédé toute volonté de soulever un problème ou de poser une question. Une fois écartées les deux femmes du Ms I, c'est la personne de Lœvborg qui est l'essentiel, et non une idée qu'il serait chargé d'illustrer. Cela est d'autant plus évident que le sujet traité par lui dans le manuscrit qu’il perd a beaucoup varié, et il est clair que ce sujet doit avoir un lien avec l'idée, si la pièce, finalement, en exprime une. Ibsen, parti de son personnage, le plus exactement copié d'après nature, peut-être, de toute son œuvre, a tâtonné ensuite longtemps, avant de savoir au juste quel problème s’agite dans la tête du génial Lœvborg.
Un seul point ne varie pas. Ibsen sait tout de suite que Lœvborg ne sera pas philologue, comme Hoffory, mais philosophe ou sociologue, ou, mieux, un peu les deux. C'est pourquoi le manuscrit perdu était d’abord destiné à montrer que « la mission de l'homme est : En avant, vers le porteur de lumière. » Et Ibsen ajoute, ce qui est plus particulier à la nature de Lœvborg : « La vie, avec le fondement social actuel, ne vaut pas la peine d’être vécue. Donc, y échapper par des divagations. Par la boisson, etc... » C'est du pessimisme ibsénien, et en même temps ce n'est guère qu'une analyse du caractère de Lœvborg, qui a « une double nature », et voudrait proclamer sa « grande pensée centrale » (Ms V, p. 549).
Il est singulier que Lœvborg ait écrit des notes dans son manuscrit, « pour faire mieux connaître sa personnalité » (Ms IV, mais à l'autre bout du second calepin). Cela ressemble beaucoup à Ibsen lui-même, qui avait voulu écrire des souvenirs explicatifs de ses œuvres.
Un peu plus tard, on voit que le manuscrit parle des « deux idéals », qui sans doute correspondent à la double nature de
Lœvborg, et le titre de l’ouvrage est « la philosophie », biffé pour « l’éthique de la civilisation à venir » (Ms VI, p. 555). Il est ensuite question de vivre dans l’avenir et de fuir le temps présent, le pessimisme et l’optimisme ibséniens sont étroitement associés. Sur ce que sera la civilisation à venir, aucune indication, sauf celle-ci qu’entre homme et femme existeront des relations de camaraderie qui pourront comporter ou ne pas comporter des relations sexuelles, cela est sans importance (Ms VI, p. 559). Finalement, le titre de l’ouvrage, dans les notes, est « L’Éthique de l’avenir » (Ms VII, p. 565).
Mais tout cela est une étude psychologique, beaucoup plus qu’une thèse à présenter aux lecteurs. C’est une question qu’Ibsen se pose à lui-même : pourquoi le génial Lœvborg gaspille-t-il les forces qu’il a en lui, et l’œuvre qu’elles devaient produire, cette œuvre à laquelle il tenait tant? D’où vient à Lœvborg cette double nature? Et Ibsen répond en faisant un retour sur lui-même, car, lui aussi, avait une double nature. Il répond comme pour lui, avec un mélange de pessimisme très sombre (l'esprit humain s’est fourvoyé), et d’optimisme utopique et vague, à la façon du troisième empire.
Les écrivains et journalistes qui avaient été en relation avec la « Bohème de Kristiania » croyaient voir dans plusieurs pièces d'Ibsen des traces de tous les potins de la ville, qui étaient un sujet fréquent de leurs conversations de café, et ils prétendirent que le modèle d’Ejlert Lœvborg était Hans Jæger lui-même, le chef reconnu de la « Bohème » h Mais Ibsen ne connaissait pas personnellement Hans Jæger, n’a emprunté à sa vie aucun épisode, et avait, comme on le sait sûrement, un autre modèle qu’il avait pu étudier tout à son aise, et qui lui convenait infiniment mieux. Si Lœvborg veut « réaliser des relations de camaraderie entre homme et femme », Ibsen ajoute : « Le
1 Lugné Poe, Acrobaties , p. 100. II a trop facilement prêté l’oreille aux propos tenus par un groupe de noctambules (Voir son livre : Ibsen , pp. 72-73}.