FUIR LA RÉALITÉ
reste de ce qui se passe entre les deux est en dehors de la question, comme accessoire » (Ms VI, p. 559), ce qui est, si l'on veut, une manière de prôner la liberté des relations sexuelles, mais bien différente de celle de Hans Jæger.
Lœvborg a été inventé avant Hedda. Peut-être une femme avait-elle tout d’abord (Ms I) un rôle aussi important que le sien, ou même davantage, mais elle a disparu, Hedda l’a remplacée, mais semble n'avoir pris que peu à peu la place dominante qu’on lui voit dans le drame définitif. Dans le Ms IV, p. 548, elle est vaguement « la personne blasée », tandis que tout semble se rapporter à Lœvborg, savant génial qui vit par l’imagination dans un monde à venir, en même temps qu’il voudrait mener une vie correcte, selon l'absurde monde actuel, afin d’y pouvoir répandre ses idées. De là, sa double nature, d’une part, sa correction, et, d’autre part, le besoin d’excès pour échapper à la vie sociale d’aujourd’hui, qu’il déteste. « C’est la fuite hors de la réalité qui m’est une nécessité » (Ms VI, p. 554). Et Ibsen insiste pour montrer que les excès de Lœvborg ne proviennent pas d’une nature licencieuse : « Je ne suis pas dissolu, au fond. Mais la vie de la réalité n’est pas vivable » (p. 558), et « Il passe pour un débauché. Dans son for intérieur, il ne l’est pas » (p. 559), et « ce n’est pas que je trouve aucun plaisir aux excès » (p. 561). A mesure que le travail d’Ibsen avance, le caractère de Lœvborg ne se modifie pas, il se précise et se confirme. Et il est terriblement isolé. Il a le désir de proclamer les hautes vérités qu’il croit avoir découvertes, c’est le but de sa vie, c’est ce qui le rend capable de dominer quelque temps son besoin de fuir hors de la réalité, mais il sait fort bien qu’il n’est pas compris, pas même par son confrère le spécialiste Tesman, ni par la dévouée Thea, qui l’a tant aidé à écrire son livre, et il en souffre. C’est « pour faire comprendre sa personnalité » qu’il a écrit des notes dans son manuscrit (Ms IV, p. 549). Ibsen avait quelques traits communs avec Hoffory-Lœvborg. Mais par l'incompréhension qui l’entoure et le sentiment qu’il
en a, Lœvborg se rapproche d'Ibsen, encore plus que de Hoffory. Une fois de plus, Ibsen est l'un des modèles de ses principaux personnages : ici, de Lœvborg par sa double nature, son isolement, et son besoin d'accomplir son œuvre et de proclamer ses idées, et, en même temps, de Hedda par sa peur du scandale.
Car, s'il ressemblait grandement à Lœvborg à beaucoup d'égards, il différait nettement de lui en ce qu'il manquait de courage lorsqu’il était face à face avec les gens, et en ce qu'il avait peur du qu'en dira-t-on. C'est sans doute pourquoi est placée auprès de Lœvborg une femme qui lui ressemble par certaines qualités supérieures, et surtout par son esprit de révolte inné, en même temps qu'elle contraste avec lui par une lamentable lâcheté devant l'opinion vulgaire. Et ce fut Hedda, dont Ibsen trouvait en lui-même les traits dominants. Toutefois, Hedda est tout d'abord assez peu précisée, les notes parlent peu d'elle. Elle « demande beaucoup à la vie et à la joie de vivre », car elle n'est froide qu'en apparence (Ms II, p. 548). Elle est « la personne blasée ». Mais elle épouse Tesman, bien que ce soit Lœvborg qui l'attire (p. 549) et qu'elle trouve Tesman ridicule (Ms VI, p. 563). Tel est le fait qui manifeste le conformisme d'une femme que le scandale effraye.
C'est seulement dans le Ms VI que le caractère de Hedda commence à se préciser : « La pièce traitera de « l'insurmontable », du fait de tendre et aspirer à ce qui est contraire à la convention, aux us admis dans les consciences, ... dans celle de Hedda également » (p. 551). Cette indication assez vague est soudain accentuée un peu plus loin : « Lœvborg a incliné vers la Bohème. Hedda est attirée dans le même sens, mais n'ose pas le saut » (p. 553). Voilà, entre les deux à la fois une ressemblance et un contraste. Et la position de Hedda aussi bien à l'égard de Tesman que de Lœvborg est définitivement établie dans les notes suivantes. On peut observer que parmi ces notes
HEDDA
se trouve cette réflexion mise dans la bouche de Hedda : « Et comme elles sont avides des hommes mariés » (p. 552), qui a sans doute été suggérée par la disposition « diabolique » observée par Ibsen chez Émilie Bardach, en sorte qu’elles datent probablement d’octobre 1889. Cette réflexion n’implique d’ailleurs aucunement que le souvenir de la jeune Viennoise ait modifié l’image que se faisait Ibsen de Hedda. Un peu plus loin dans le calepin apparaît encore un trait de caractère qu’Émilie Bardach a vraisemblablement suggéré : Hedda veut avoir une influence sur une âme parce qu’elle n’a pas de but dans la vie et qu’elle est oisive (p. 556). On a vu, en effet, qu’ Ibsen avait essayé de faire prendre au sérieux par Émilie les petits talents d’agrément qu’elle cultivait en jeune fille du monde. Ibsen était d’autant plus frappé du vide de la vie d’Émilie qu’il voyait à côté d’elle Helene Raff, qui, elle, travaillait. J’ai cité les réflexions qu’il a faites à ce sujet en causant avec Helene Raff, et qu’elle a notées. Si la rencontre de Gossensass a eu quelque influence sur le personnage de Hedda, ce serait par cette oisiveté mondaine et par les divagations qu’elle peut développer dans l’esprit d’une jeune fille qui serait capable de mener une vie active intéressante. S’il n’était au moins très probable que l’idée de son nouveau drame était antérieure à l’été de Gossensass, on serait tenté de croire que la jeunesse de Hedda lui a été suggérée par le vide de l’existence d’Émilie.
Ibsen était d’ailleurs occupé de toutes sortes de phénomènes spirituels singuliers, comme l’hypnotisme et les obsessions, et pendant qu’il méditait. sur son drame, il a maintes fois parlé à Helene Raff de ce qu’il en pensait : il croyait que l’homme le plus sain ne pouvait se garder des obsessions : elles proviennent de la force mystérieuse qui souvent asservit notre volonté, et qui est la « source d’innombrables crimes ». Il racontait les expériences qu’il avait eues en son enfance. Il disait que « l’attraction vers ce qui est défendu et funeste est toujours puissante en nous », et que « toute notre existence n’est qu’une
lutte contre ce qui est ténébreux en nous » K Cette curiosité de phénomènes psychiques étranges n'était pas nouvelle. On l'a constatée, notamment, à propos de La Dame de la Mer. Les conversations avec Helene Raff montrent seulement le tour particulier qu'elle prenait au cours de l'élaboration de Hedda Gabier, et, bien qu'il y ait chez Hedda « une profonde poésie, au fond » (p. 553), ce qui est ténébreux en elle l'emporte, et elle compte dans la galerie des femmes néfastes. Ses vrais modèles sont Furia, Margit , Hjordis surtout, qui tue l'homme qu'elle aime.
Cependant, si la pensée d'Ibsen s'attardait volontiers aux phénomènes psychiques dont la science venait à peine d'aborder l'étude, son réalisme ne les trouvait pas suffisants pour expliquer la nature « diabolique » de Hedda. Il a cherché d'abord à l'expliquer par le fait que Hedda est fille d’un homme âgé, même décrépit (Ms VII, p. 565), pour adopter finalement une explication toute différente : Hedda serait passagèrement dans un état psychique singulier parce qu'elle est enceinte. Sans faire d'étude sur ce que cela peut comporter, il lui a sans doute semblé qu'il était d'une physiologie plus scientifique d'attribuer à la grossesse les anomalies de la conduite de Hedda, car au sujet des phénomènes étudiés par Charcot, et dont il était curieux, il se tenait évidemment sur la réserve, comme le docteur Wangel, à qui, dans La Dame de la Mer, il fait dire qu'ils sont « inexplicables jusqu'à nouvel ordre » (p. 182). Car on peut sourire, ainsi que le faisait J. -P. Jakobsen *, des prétentions d'Ibsen en matière d'histoire naturelle et de médecine, mais il savait distinguer, au moins en principe, entre la science et l’hypothèse, et s'il avait, ainsi que l'ont souligné quelques auteurs1 * 3, une particulière curiosité de certains faits qui semblent mystérieux, il n'a jamais été un croyant d'aucune théorie mystique.
1 Cité par Halvdan Koht, Hundreaarsulgave , XI, pp. 275-6.
9 V. Tome XI, p. 388.
3 Ossip Lourié, Prozor, Lugné-Poë.