ANECDOTES UTILISÉES
Il aimait trop recueillir les faits précis, et cherchait alors à s'informer minutieusement. Il avait entendu l’histoire du manuscrit d’une grande symphonie récemment achevée par un musicien norvégien, à Copenhague, et que sa femme avait brûlée dans un accès de jalousie. Et on lui avait raconté qu’une autre dame norvégienne avait poussé son mari à se remettre à boire, et avait ainsi dégradé les belles facultés de cet homme : avec un absurde désir de voir jusqu’où pourrait aller son influence sur lui, elle avait déposé dans sa chambre un tonnelet de cognac comme cadeau pour son anniversaire, et au cours de la journée, elle l’y trouva ivre-mort. D’après Julius Elias, Hedda provient « de vivisections psychiques d’une dame viennoise et d’une dame de Kristiania [...] Ces dames sont bien connues des initiés » h Les anecdotes de la vie bourgeoise ou de la chronique scandaleuse de Kristiania fournissaient à Ibsen maint élément, tantôt pour son personnage de Hedda, tantôt pour celui de Lœvborg. Lorsqu’il était en Norvège en 1885, par exemple, il avait entendu sûrement parler d’une beauté très fêtée qui avait épousé un philologue, titulaire par concours, d’une subvention, alors que l’on attribuait en général à son concurrent une valeur scientifique supérieure 2. Ibsen ne connaissait pas personnellement ces gens, qui ne pouvaient lui servir de modèles, mais leurs histoires se retrouvent dans son scénario.
Hedda est devenue la femme née dans un milieu aristocratique, appartenant à la partie ouest de la grande ville, son nom de jeune fille, au premier acte du brouillon, est Romer, choisi déjà tout d’abord pour désigner le futur Rosmer, parce qu’il suggère, en norvégien, l’idée d’une vieille famille, elle est pâle, d’une beauté froide, très personnelle, sans bonté, naturellement élégante, bien faite pour être la camarade d’un être
1 Deutsche Rundschau , 1906, p. 1460.
a H. Koht dans Htmdreaarsutgave, XI, pp 275-6 et 277-8.
supérieur comme Lœvborg, mais sans but dans la vie et réduite à dominer son désir de vie ardente parce qu'elle a peur du scandale. Son oisiveté, sa prudence, l'ennui qui en résulte, lui font chercher à exercer en secret une influence sur des âmes. Tout cela lui donne l'air d'être une personne d'une insensibilité anormale, mais Ibsen a précisé dans ses notes que tel n'est pas le cas. Elle est « en apparence froide » (Ms II, p. 548), et « L'attraction sexuelle est en elles, mais elles ont peur du scandale » (Ms. VI, p. 559). On peut bien s'y tromper, car Lœvborg, lui-même s'y trompe et la trouve «froide... d'un froid de marbre ! » (Ms VI, p. 558).
A part Furia, Hjôrdis et d’autres héroïnes ibséniennes, plus la faible contribution d’Ém. Bardach à l'invention de la Hedda définitive, on ne connaît pas de modèle à ce personnage. Halvdan Koht dit : « Ce qui semble avoir été le point de départ du nouveau drame, c'était le suicide d'une dame oisive de la classe supérieure, et je peux imaginer que le drame a surgi du renseignement reçu d'un tel suicide *. » Le problème aurait été pour Ibsen de rechercher les motifs de cet acte, et le drame aurait été construit comme une réponse à la question que se posait Ibsen. H. Koht en a peut-être su plus long qu'il ne pouvait dire, et son hypothèse paraît confirmée par une déclaration qu’a faite Ibsen le soir de la première à Berlin, le 10 février 1891, disant qu’il avait eu pour modèle une dame allemande qu'il avait rencontrée à Munich et qui s'était empoisonnée. Otto Brahm, qui rapporte ce propos 2, ajoute que cela explique l’atmosphère de la pièce, plus européenne que de coutume. La nouvelle du suicide a dû venir après le premier projet du Ms I, où Lœvborg est déjà dessiné nettement.
Le mari de Hedda correspond exactement à ce qu’il fallait pour fournir le motif qu’Ibsen attribuait au suicide : Tesman
i Hundreaarsutgave , XI, pp. 285-6.
* Dans N eue Rundschau , décembre 1906, p. 1422.