LE MODÈLE DE TESMAN
est un brave homme laborieux, dont l'avenir paraît assuré par les progrès de sa carrière universitaire, mais un rat de bibliothèque et un esprit sans envergure, de plus, un homme qui sait se tenir dans un salon, mais incapable d'y briller. Intellectuellement et socialement, c'est le parfait contraste avec Lœvborg, en même temps que c'est un mari acceptable pour Hedda comme pis-aller, mais qui ne peut vraiment lui plaire. Une telle donnée peut comporter bien des nuances, suivant que Tesman est plus ou moins médiocre comme savant et plus ou moins inélégant en tant qu’homme du monde. C'est seulement sur ce point qu'il y a eu variation dans le personnage. Ibsen en a fait d'abord un homme distingué, un peu gauche, et l’a prénommé Axel, puis, avec le prénom plus commun de Jorgen, l'a rendu progressivement plus borné, même ridicule, et a introduit dans ses dernières corrections les « hein ! » et les « Pense donc ! » qui reviennent presque à chacune de ses phrases. Il en résulte que l'on peut se demander comment la hère Hedda a pu consentir à l'épouser. Tesman avait un modèle, qu’Ibsen connaissait assez intimement, et appréciait. C'était le jeune philologue munichois Julius Elias, son grand admirateur, qui s'est consacré avec dévouement à répandre la gloire d’Ibsen en Allemagne, et a traduit Hedda Gabier en allemand assez tôt pour que la traduction parût en même temps que l'édition norvégienne (c'était la condition nécessaire pour préserver les droits d'auteur en Allemagne). Julius Elias était consciencieux et minutieux comme Tesman, avec une bonne dose de la naïveté qui s’associe volontiers avec ces dispositions, même chez des gens intelligents et cultivés, et, de Berlin, où il venait de se fixer, il harcela Ibsen de questions au sujet de la force de certaines expressions en norvégien, ou pour lui demander quand l'acte suivant serait prêt. Ibsen, excédé, répondit brutalement par des télégrammes : « Je ne peux pas être embêté maintenant par des sujets pareils î » ou bien : « J'ai besoin d'être tranquille dans mon travail. » Il alla même
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jusqu'à traiter son ami Elias, dans une lettre, de Winkelschrift steller (écrivain de pacotille) ». Cela ne les empêcha pas, comme on l’a vu, de se comporter en fort bons amis, quelques semaines plus tard, à Berlin, lors de la première de Hedda Gabier.
Le caractère de Tesman, ainsi que sa profession et toute sa situation sociale, sont déterminés par le rôle qu'il devait jouer dans la fable destinée à mettre en valeur les deux personnages essentiels, Lœvborg et Hedda. Car cette fable et le plan du drame ont été de bonne heure établis. Peut-être même le plan n’a-t-il été que peu modifié après le Ms I, où deux amies voulaient se suicider ensemble, puisque, déjà, l’œuvre inédite du futur Lœvborg y était perdue à la fin du second acte. On sait combien Ibsen était habile à adapter des personnages transformés à un plan déjà tracé. En tout cas, après le Ms I, rien n’indique un changement quelconque dans la fable, et même dans le scénario une seule modification de quelque importance apparaît dans le brouillon complet (Mss IX et XI) qui est coupé parce que Ibsen a renoncé à placer chez Tesman la fête en l'honneur de son retour, ce qui entraîne la réduction du drame de cinq à quatre actes. C’est une contraction analogue à celle qui a supprimé l’acte de la bataille d'Argentoratum dans Empereur et Galiléen : la fête, transférée chez Brack, et supprimée de la scène, sera simplement racontée à l’acte suivant. Changement technique, sans plus.
Thea, inventée sans doute en même temps que la fable, figure dans la nomenclature du commencement du Ms IV, et sa place dans cette fable est tout de suite précisée : Mme Rising (tel est son nom dans le second calepin) craint que H., c'està-dire Lœvborg, dont le prénom est d'abord Holger, ne soit pas normal, bien qu’il soit « exceptionnellement rangé », et elle ne comprend que par une vague intuition le fil de sa pensée.
1 A. E. Zucker (Ibsen the masterbuilder > p. 246) a trouvé ces télégrammes et cette lettre parmi les papiers laissés par Julius Elias, après sa mort.