LA CRITIQUE ET LES REPRÉSENTATIONS
Comme il n'y avait pas dans Hedda Gabier de problème ou de thèse à discuter, comme on n'y trouvait même pas de formule, telle que « liberté sous la responsabilité », force était à la critique de se rabattre sur l'analyse des caractères ou la facture dramatique. L'habileté technique d’Ibsen était indiscutée, les critiques étaient sans doute peu aptes à l'étudier, et n'en parlaient guère que comme d'un truquage pour faire illusion sur certaines invraisemblances ou contradictions dans les caractères ou la fable, mais les caractères des personnages ibséniens déconcertaient les critiques autant qu’autrefois ses idées. C'est ainsi qu’un journal, rendant compte d'une brochure du docteur Eugen Heinrich Schmitt, « Henrik Ibsen, psychologue sophiste, image de l'époque » *, combat l'idée qu'il serait un grand maître de l’analyse psychologique, alors qu'en réalité « il est un prestidigitateur psychologique et un illusionniste de premier ordre, qui souvent montre une merveilleuse dextérité à rendre compatible ce qui est inconciliable, à mettre en œuvre les transformations les moins naturelles, et à donner à des impossibilités l’apparence de la réalité 2 ». L'incompréhension des œuvres d'Ibsen, que l'on a vue si habituelle tant qu'il s'agissait des idées que la critique lui attribuait, a donc con-
1 Henrik Ibsen als psychologtscher sophist Ein Zeiibild.
s Morgenbladet, 1889, n° 633.
tinué, mais s’est appliquée désormais à la discussion du caractère de ses principaux personnages. Il avait pris l’habitude des erreurs de la presse, et ne s’en inquiétait guère, si Ton en juge par ce propos de Mme Ibsen, qui a dit un jour qu’il fallait généralement dix ans avant que ses drames fussent compris. Cela tient, pour la série des drames qui commencent avec Le Canard sauvage , à ce qu’il étudie de plus en plus des cas plutôt exceptionnels, en un temps où dominait encore la psychologie ancienne, dont il s’écarte par ses observations et son intuition pénétrante. C’est pourquoi il fait aujourd’hui figure de précurseur, particulièrement en ce qui concerne les théories freudiennes. Il était d’ailleurs curieux de tous les phénomènes singuliers dont s’occupait alors la psycho-physiologie, et, grand lecteur de journaux, il a certainement lu avec intérêt maint article sur ces sujets, sans toutefois se livrer à aucune étude systématique, et sans devenir un adepte d’aucune doctrine. Il appliquait, là aussi, sa formule :
J’interroge surtout, répondre est peu mon fait.
Pour Alfred Sinding-Larsen, qui avait la rubrique littéraire dans Morgenbladet, Ibsen était un auteur « fin de siècle », qui cherchait, par des drames « insanes » à satisfaire « le besoin de sensation et d’excitation du public », et il concluait son article sur Hedda Gabier ainsi : « En définitive, on ne peut guère appeler Hedda Gabier qu’une phantasmagorie sinistre, un monstre créé par l’auteur en forme de femme, sans modèle dans le monde de la réalité K »
Le professeur Bredo Morgenstjerne n’avait aucune malveillance à l’égard d’Ibsen, et avait même écrit pour son soixantième anniversaire un article dont Ibsen l’avait remercié. Sur Hedda Gabier , il écrivit :
Le dessin psychologique obscur, bizarre et insane, et la navrante
1 Morgenbladet t 21 décembre 1890.