INCOMPRÉHENSION GÉNÉRALE
impression de vide laissée par ce tableau de moeurs, sont ici plus marqués que jamais. Oui, l'obscurité, il faut bien le dire, confine si fâcheusement à l'incompréhensible, et l’anomalie de la vie psychique décrite cause en bien des passages une impression si étrange, que, même avec la meilleure volonté, on a de la peine à suivre l'auteur dans le fil de ses idées, et à voir avec ses yeux *.
Lars Holst essaya d’étudier un peu mieux le caractère de Hedda, mais se contenta en définitive de montrer qu’elle était « un diable » 1 2. Et Gunnar Heiberg écrivit un long article, mais, tout en bafouant ceux qui disaient Hedda irréelle ou incompréhensible, affirma qu’elle était une vraie femme sans se risquer à une analyse un peu développée 3. Gunnar Heiberg admirait sans doute un peu de confiance.
Et le plus curieux de ces premiers articles est peut-être celui de Gerhard Gran, qui n’avait pas encore l’autorité qu’il devait acquérir bientôt comme professeur d’histoire de littérature norvégienne à l’université d’Oslo, mais était déjà connu comme rédacteur en chef de la revue Samtiden qu’il avait fondée en 1890. Il écrivit :
Je ne suis pas en mesure de me la figurer vivante dans mon imagination, je ne peux la voir comme un être humain complet, intégral ; elle se disperse en contradictions, sans que je puisse saisir le dénominateur commun qui les résoudrait. Quand je pense à elle maintenant, quinze jours après la lecture, elle m'apparaît à peu près comme une dame singulière, qui m'a étonné par sa conduite bizarre, et a excité ma curiosité sans éveiller mon intérêt \
Gran pensait que cela provenait de ce qu’ Ibsen avait « tenté l’impossible » en voulant nous faire comprendre dans un drame « les pensées secrètes, les idées en germe, et toute l’importante région de l’âme de Hedda comprise entre le conscient et l’in-
1 Aftenposten, 20 décembre 1890.
2 Dagbiadet , 18 octobre 1890.
3 Verdens Gang , 23 décembre 1890. V., pour cette revue de presse, H. Koht dans Hundreaarstutgave , XI, pp. 262-4.
* Samtiden, 1891.
conscient », ce qui, selon Gran, n’est réalisable que dans le roman.
On peut toutefois noter, avant la première représentation, deux études norvégiennes favorables. « Une voix de femme » pose cette question : « Ibsen, dans Hedda Gabier , a-t-il peint des personnes réelles? » et montre combien est logique la conduite de Hedda. « Nous la connaissons bien, surtout par les romans français sur la vie de la haute société [...] Mais Ibsen voit plus profondément. Il a plus de gravité et plus de réalisme l. » Cette analyse est pleinement approuvée par une revue féministe 2. Et Henrik Jæger, le biographe d’Ibsen, publie un premier article où il montre la parenté de Hedda avec Furia, Margit et surtout Hjordis, et celle de Thea avec Aurélia et Solvejg3 4, puis une série d’articles où il s’efforce de faire comprendre les caractères des divers personnages L
Ces comptes rendus peu encourageants n’ont pas trop nui au succès du drame au « Théâtre de Christiania», où la première eut lieu le 26 février 1891. Ibsen avait approuvé la façon dont le directeur Schrôder avait compris la pièce et proposé la distribution. Il espérait que Mlle Bruun, désignée pour le rôle de Hedda, ferait « effort pour donner expression au fond diabolique du personnage »5. Le drame obtint 17 représentations dans la saison, 4 dans la suivante, et 8 en 1892-3. C’était un succès très convenable, sans plus. A Bergen, malgré une bonne représentation et le succès des deux premiers actes, la pièce ne fut jouée que trois fois, les 25, 26 et 27 mai6.
En Danemark, le volume paraît tard dans l'après-midi du 16 décembre, et est aussitôt enlevé. Un critique déclare aus-
1 En kiinderôst [Hajina Andresen Butenschôn, en littérature, Helene Dickmar] : Har Henrik Ibsen i Hedda Gabier skilaret virkelige personer?
2 M. D. dans Nylœnde , V, (1891), pp. 107-109.
• Folkebladet, 31 janvier 1891.
4 Dagbladet , 4, 6, 7 et 2 7 février 1891.
5 Lettre à Schrôder du 27 décembre 1890, Edda , 1915.
6 Dagbladet f 2 7 mai 1891.