EN DANEMARK
sitôt que c’est un pur chef-d’œuvre comme technique, mais qu’Ibsen revient aux visions poétiques tourmentées de sa jeunesse et fait penser à Catilina et aux Guerriers à Helgeland. Le même critique insiste le lendemain : Lœvborgest Sigurd, Hedda est Hjordis, Thea est Dagny et Tesman est Gunnar. Mais le bagage d’observations d’Ibsen est un peu vidé, il aurait besoin de rentrer en Norvège *. Et le même critique observe quelques jours plus tard, que le public est déçu, parce qu’il n’a pas trouvé, dans le nouveau drame les points d’interrogation auxquels il est habitué. En effet, dit le critique, Ibsen, depuis Le Canard sauvage , prend parti plus nettement qu’aut refois, mais la tendance, plus cachée, existe toujours, Hedda Gabier continue La Comédie de V Amour et Maison de Poupée , et attaque la forme moderne du mariage, considéré comme institution pour le placement des jeunes filles2. Une telle thèse ainsi trouvée, le critique n’avait plus besoin de se livrer à l'étude des caractères.
Au théâtre royal de Copenhague, la pièce n’eut que cinq représentations, ce qui, pour Ibsen, était un complet fiasco. Il avait donné l’autorisation au théâtre royal de la jouer, à condition que le rôle de Hedda serait tenu par Mme Betty Hennings, sans quoi la pièce devait passer au théâtre Dagmar. Tel journal trouvait ce choix déplorable 3 4, et prétendit, après la première, que le théâtre avait tout fait pour mettre en évidence les défauts du drame et dans l’ombre ses qualités l. D’autres, au contraire, rejettent la faute sur Ibsen 5.
Herman Bang s’indigne de l’attitude du public qui n’a pas protesté contre les sifflets, c’était une inconvenance, on ne doit
1 0[scar] M[adsen] dans Kôbenha* n, ij et 18 décembre 1890.
2 Swift (Oscar Madsen) dans Kôbenhavn, 29 décembre 1890.
3 Kôbenha n, 9 janvier 1891.
4 J[ohan] K[nudsen] dans Kobenharn , 26 février 1891.
5 A ftenposten, 26 février 1891 et Vilhelm Moller dans Tilskueren , 1891, PP. 273-277.
pas oublier le respect et la reconnaissance dus à Ibsen, même à propos d’une pièce « qui peut être fâcheuse pour sa renommée » b Après réflexion, il ne la trouve plus si fâcheuse et va exposer aux Norvégiens comment il la comprend, dans une conférence faite à Oslo, le 14 novembre 1891, en présence d’Ibsen, Les œuvres d’Ibsen, dit-il, font constamment le procès de l’égoïste, et l’égoïste est toujours un homme : Helmer, Stensgaard, Bernick, Alving. Et le rôle de la femme est de prononcer le jugement et de pardonner, comme Agnes, Solvejg et Lona Kessel. Cependant on voit dans les Revenants Mme Alving complice de son mari, et à partir de ce moment-là, Ibsen présente des femmes coupables. Toutefois la femme possède la faculté d'aimer qui lui procure le pardon du poète de l’égoïsme. Seule, Hedda, qui n'a pas cette faculté, doit être condamnée. Cela était si nouveau dans l’œuvre d’Ibsen que le public n’a pas compris, et, contrairement à l’habitude, le silence s’est fait sur le drame â. Et, poursuivant son idée, Herman Bang finit, dans un nouvel article, par attribuer l’échec de Hedda Gabier au public féminin, qui est la clientèle essentielle d’Ibsen, et a été déçu en le voyant devenir ennemi des femmes. La déception a été d’autant plus vive que la pièce a paru très claire, grâce au jeu de Mme Hennings, qui a joué son rôle avec une sincérité cruelle : Hedda est à ses propres yeux le seul être au monde, tous les autres ne sont pour elle que des moyens d’atteindre un but unique : tuer le temps. Le personnage appartient d’ailleurs à un monde plus vaste que la société norvégienne 1 2 3. Mais Herman Bang, apparemment, n’avait pas compris non plus, car Ibsen le rencontra dans la rue le lendemain de sa conférence à Oslo, et lui dit quelques mots aimables sans aucunement l’approuver b
1 Kôbenhavn , 27 février 1891.
2 Tîlskitcren, 1892, pp. 827-838.
3 Tearcet, 1892, pp. 304-308.
* Herman Bang, Erinnerungen an Ibsen , dans Die deutsche Rundschau , II, P- M95-