SOCIABILITÉ
sombre, mais Ibsen le rencontrait chez Cari Lie, haut magistrat conservateur, frère de Jonas Lie, toujours de bonne humeur, et dont la conversation était pleine d’humour et d’amusantes saillies h Si ses relations personnelles étaient surtout de « droite », cela ne le gênait pas, car « droite » signifiait surtout une certaine attitude politique vis-à-vis de la Suède, et cette question ne l’intéressait guère. Aussi cultivait-il à la fois ses amis de droite et de gauche, ce qui ne l’empêchait pas d’affirmer hautement les tendances de toute sa vie en faveur des idées auxquelles il tenait vraiment, comme lorsqu’il adressa, le 25 octobre, ce télégramme à Brandès, rentré à Copenhague, où un banquet lui était offert pour le vingt-cinquième anniversaire de son début dans la littérature :
Pour vingt-cinq ans de travail mémorable et génial de défrichement au service de la libération intellectuelle, je vous adresse aujourd'hui avec reconnaissance et amitié mes plus vives félicitations 2 .
Chez la plupart de ses amis il était un hôte agréable. « Quand il était entré, sans bruit et gauchement, qu’on lui avait dit quelques paroles banales, et que sa timidité était surmontée, il était toujours content d’être en société, s’animait et s’intéressait à tout, » a écrit la femme du maire de Kristiania. « Comme c’est charmant ici ! » dit-il un jour avec chaleur. Cette dame a eu toujours le sentiment qu’il éprouvait un indicible besoin de chaleureuse amitié 3 . Et c’est le sentiment qu’il m'a laissé, lors de la première visite que je lui ai faite, trois ans plus tard.
Parmi les amis qu’il retrouva était l'ingénieur municipal Andersen, qu’il connaissait depuis quarante ans. Il était le beau-frère du négociant Sontum, chez qui, en arrivant à Bergen en 1851, Ibsen avait logé. Mme Sontum l’avait pris en affec-
’ L. Dietrichson, Svundne Tider, IV, pp. 387-8. 5 G. Brandes, Levned , III, p. 335.
3 Fru Kirstine Christie, Memoirer , pp. 87-88.
tion, c’est chez elle qu’il avait fait la connaissance de Rikke Holst, et, bien que l’on ne connaisse guère les relations qui ont existé entre lui et les Sontum-Andersen dans l’intervalle, on voit soudain Ibsen, en automne 1891, fort intime avec la famille, notamment avec les enfants de l’ingénieur municipal, Aksel Arstal (il avait changé de nom), maître de conférences de géographie à l’université, Kristen Andersen, médecin, et surtout avec la fille, Hildur Andersen, qui devint un des modèles de Hilde, et sans doute le modèle principal.
Celle-ci était née en 1864, et avait donc vingt-sept ans, lorsque, en août 1891, Ibsen la vit arriver d’un voyage dans les montagnes, équipée comme il convient pour de telles excursions, mais comme les jeunes filles norvégiennes, encore peu nombreuses, commençaient seulement à le faire. L’entrée de Hilde, au premier acte de Solness , a donc été suggérée par Hildur, et c’est sans doute alors, à cause de son allure et de la ressemblance des prénoms, que la jeune fille est devenue Hilde Wangel. Émilie Bardach avait presque entièrement disparu. Hildur Andersen était loin d’être belle, mais elle était vive et prime-sautière, et avait des yeux très brillants. Son regard, parfois voilé, pouvait soudain devenir étincelant, et Ibsen a soigneusement noté les changements d’expression des yeux de Hilde. Il a évidemment écrit le rôle en pensant à Hildur, qui, en ce sens, a été son vrai modèle.
Sur un point seulement, Hilde restera plus proche d’Émilie, parce qu’Ibsen ne lui donnera pas de métier. Par là, elle conservera un peu ce caractère de « ravageuse » qu’Ibsen avait surtout mis en évidence lorsqu’il avait parlé de son projet primitif dans sa conversation avec Elias à Berlin/
Hildur Andersen était pianiste. Elle s’est acquis une réputation par ses concerts et comme professeur. Elle faisait aussi des conférences sur la musique et les musiciens. Ibsen n’était pas du tout musicien, mais elle était tout de même un confrère et une artiste. Elle habitait alors rue Kristian-August, chez