‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 9 sur 98 · BANQUET AU BORD DU FJORD · texte numérisé non relu

BANQUET AU BORD DU FJORD

d'autres pays à sa patrie ; car, à tout prendre, c’est bien du terrain spirituel de son pays que Henrik Ibsen a puisé sa meilleure force, et s’il pouvait se résoudre à s’installer parmi ses compatriotes, sa plume acérée et son sens critique aigu trouveraient bientôt suffisamment contre quoi se tourner ici, où la grossièreté plébéienne s'étale encore si largement dans le domaine de la vie intellectuelle, et où l’esprit superficiel et le dilettantisme ont le verbe si haut, sous l’égide de Bjôrnson ’.

Ainsi, les positions étaient prises et ne pouvaient être plus favorables. C’était à qui ferait le meilleur accueil au grand poète revenu au pays. Les passions politiques demeuraient aussi vives, mais se taisaient dès qu'il s'agissait de lui. Et lorsque, le 7 août, après son périple au long des côtes norvégiennes, il fut revenu s'installer au Grand Hôtel, il fut fêté comme il avait pris l’habitude de l’être en Allemagne depuis quelques années.

Il retrouva son amiBrandès, qui était aussi au Grand Hôtel, et il fut extrêmement aimable. Ils se rencontraient tous les jours à déjeuner.

Brandès eut l’idée d’organiser un banquet en l’honneur d’Ibsen à Sandviken, mais Ibsen ne voulait entendre parler que d’une réunion en petit comité. Brandès le rassura, mais fut débordé par les demandes des gens qui voulaient prendre part à la fête, et eut de la peine à décider Ibsen à entrer dans la salle, lorsqu’il sut qu’on était si nombreux. Peut-être craignait-il que le banquet devînt une manifestation des amis de Brandès, artistes, écrivains et journalistes de gauche. Aussi fut-il plus taciturne que d’habitude. Brandès, dans son discours, s’efforça de donner une forme spirituelle et amusante aux compliments qu’il lui adressa, mais n’obtint en réponse que ces mots : « Voilà un discours auquel on pourrait faire bien des objections, que je préfère toutefois ne pas faire. » Et comme Brandès le priait de les formuler, il répéta : « ... que je préfère

1 Aftenposten , 17 juillet 1791. Cité d’après H. Koht, Henrik Ibsen, eit diktat llv, II, p. 330.

toutefois ne pas faire. » Cependant Ibsen fut très satisfait, remercia Bran dès très cordialement lorsqu’il se retira, et ajouta : « C’était une fête très réussie l . »

Le « Théâtre de Christiania » rouvrit le 28 août avec Hedda Gabier, et Ibsen, à son arrivée dans la loge d’honneur, fut salué par une formidable ovation, qui fut renouvelée après chaque acte. Peu après, le 14 septembre, eut lieu au même théâtre la centième de V Union des Jeunes , et de nouveau il fut acclamé. Pour fêter un événement aussi rare, il y eut ensuite un banquet au « Tivoli », où Schroder, le directeur du théâtre, prononça un discours banal, auquel il répondit en parlant du futur théâtre et se plaignant des lenteurs du comité. Il donna des exemples de l’esprit d’entreprise et de la rapidité manifestés en Allemagne en pareille matière. Il n’y avait pas de doute, dit-il, sur l’endroit où le futur théâtre devrait s’élever, et la première pierre devrait être posée le 18 octobre. Et Bjôrn Bjôrnson l’interrompit, s’écriant : « Ce sera fait 2 !» Et quelques jours plus tard, le 17 septembre, August Lindberg, avec sa troupe suédoise, joua Les Revenants au théâtre du « Tivoli », ce drame que Schroder n’avait jamais voulu donner au « Théâtre de Christiania », et cette fois ce fut le radical Ibsen qui fut acclamé. Il parut sur la scène, ce qu’il avait refusé à la centième de L’Union des jeunes 3 .

Vraiment, Ibsen était au pinacle. Dans son propre pays, avec une unanimité qu’il n’avait pas connue en Allemagne, il était salué comme la gloire nationale. Nul doute qu’il a grandement joui de ces hommages, sans aucune voix dissidente, sauf celle de son vieux camarade « hollandais » Ludvig Daae, toujours aussi fougueux et de plus en plus réactionnaire. C’est alors qu’eut lieu la réconciliation avec L. Dietrichson. Le « Hollandais » Birkeland vivait très retiré, d’humeur assez

1 Georg Brandes dans Det ny Aarhurtdrede , III, 2 (1906), pp. 219-221.

9 Aftenposten, n septembre 1891.

3 H. Koht, Henrik Ibsen , eit diktar-iiv , II, p. 334.

Page 1