‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 11 sur 98 · DIFFICULTÉS DANS LE MÉNAGE · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS DANS LE MÉNAGE

ses parents. Ibsen allait très souvent la voir, et elle attirait chez elle des amis et amies, satisfaisant ainsi le goût de sociabilité que Mme Christie avait observé chez lui.

Il était revenu du cap Nord avec l’intention de passer l’hiver à Kristiania. Le bon accueil qu’il recevait partout, et sans doute son intimité avec Hildur Andersen, le décidèrent bientôt à rester en Norvège. Il loua un appartement spacieux et clair, Victoria Terrasse, n° 7 B (aujourd’hui n° 13 B) à l’extrémité ouest de grandes maisons neuves qui dominaient la ville, et fit venir ses meubles de Munich. Voilà donc Ibsen en train de s’installer. Une dame qui connaissait bien les Ibsen m’a dit que ce fut l’occasion de bien des disputes dans le ménage. Mme Ibsen souffrait de rhumatismes et n’était pas toujours commode, avec son caractère entier. Ole Thommessen, homme de haute culture et journaliste de gauche d’un grand talent, qu’Ibsen invitait quelquefois, a eu aussi l'impression qu’il y avait alors comme un refroidissement dans le ménage. Et Magdalene Thoresen, après un court séjour à Kristiania (elle habitait Copenhague) écrivit :

J'ai été plusieurs fois chez les Ibsen et j'ai beaucoup causé avec Ibsen. Ils vivent magnifiquement et ont un appartement élégant, bien que tout soit plutôt dans un style philistin. Ils sont deux solitaires, — chacun à part, — chacun absolument à part 1 .

Il ne faut pas s’exagérer l'importance de ces indications. Susanna et Ibsen s'étaient souvent querellés sans être moins bons amis l’instant d’après. Mais cette fois la jalousie naturelle à Mme Ibsen paraît avoir été plus gravement en jeu que d’habitude. Hélène Raff, qui les a très intimement connus tous les deux, et savait bien juger, a écrit longtemps plus tard :

Si l'on peut me permettre d'exprimer une observation toute personnelle, il me semble que Mme Susanne avait seulement deux dispositions qui peut-être parfois rendaient un peu difficile l’entente avec lui : une

1 Lettre du 26 mai 1894, Breve jra Magdalene Thoresen.

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apparente rudesse derrière laquelle, par moments, elle dissimulait ses véritables sentiments, et une sensibilité peu raisonnable en des matières qu'elle aurait dû considérer avec un esprit plus large. Ceci comprend son attitude à l'égard des relations d'Ibsen avec des jeunes filles et jeunes femmes, ce qui, bien entendu, n’avait rien à voir avec l'infidélité au sens courant du mot b

En fait, Mme Ibsen n'a pas eu avec Hildur Andersen les relations amicales qu'elle avait eues avec Émilie Bardach. C'est chez la pianiste qu'Ibsen voyait sa jeune amie. Et la jalousie est devenue un trait du caractère d'Aline Solness. Elle s'est trouvée réunir des traits de personnes aussi différentes que la mère d’Ibsen et sa femme.

Un jeune écrivain avait publié l’année précédente un livre tout de suite très remarqué. Ce roman, La Faim , était très différent de ce que la littérature donnait d’habitude. On pouvait y voir l'annonce d'une école littéraire nouvelle. Il a paru très nouveau également hors de Norvège, notamment en France, où Octave Mirbeau écrivit un article enthousiaste. L'auteur, inconnu la veille, était un paysan du Nordland, mais qui avait vécu aux États-Unis, où il avait fait un peu de tous les métiers, tantôt prédicateur unitarien et tantôt conducteur de tramway à Chicago. Il venait de faire une série de conférences à Bergen, Stavanger, etc., où l’on savait qu’il proclamait un nouveau programme littéraire, et qu’il traitait fort irrévérencieusement les anciens, surtout ceux que l'on appelait alors « les quatre grands », c'est-à-dire Ibsen, Bjôrnson, Lie et Kielland. Vers la fin de septembre, il annonça ses conférences à Kristiania, et il adressa une invitation à Ibsen, qui vint, et fut conduit au premier rang, juste en face de l'orateur. Il avait Hildur Andersen à côté de lui. Elle avait trouvé que ce n'était pas la peine d'y aller, mais il avait répondu : cc Tu comprends bien que nous devons y aller et apprendre comment nous devons écrire. »

1 lettre du 2 y décembre 1927 à A. E. Zucker, qui la cite dans son livre, p. 26 r.

LA CONFÉRENCE HAMSUN

La conférence de Hamsun n'a pas été publiée. Un compte rendu en donne ce passage :

Nos écrivains donnent tant et plus de peintures d'âmes stéréotypées ; ce qu’il faudrait exiger d'une littérature psychologique nouvelle, c'est que l’âme fût éclairée et examinée sous tous ses aspects et dans les plus minces racines de ses germes les plus secrets ; les nuances et deminuances ne suffisent pas, il nous faut une dissection beaucoup plus minutieuse, rechercher les impressions les plus vagues, ne pas nous en tenir aux clartés de la vie de la conscience, mais nous efforcer aussi d'atteindre les éléments obscurs et mystérieux qui ne peuvent pas encore être entièrement expliqués ’.

Un pareil programme n'a pu que satisfaire Ibsen et lui donner le sentiment qu'il était en accord profond avec les tendances des jeunes. L'étude des phénomènes psychiques encore inexpliqués avait tenu une grande place dans ses œuvres récentes, surtout dans La Dame de la Mer et dans Hedda Gabier. Mais le public attendait surtout les attaques contre Ibsen. Et elles ne manquèrent pas. Un témoin a raconté :

Il (Hamsun) attaqua les œuvres de caractère théorique et symbolique, et alors se lança dans un assaut très direct contre Ibsen, dont il considérait les œuvres les plus récentes, Hedda Gabier , La Dame de la Mer et Rosmersholm , comme ennuagées de symbolisme mystérieux. S'adressant presque personnellement au poète, assis sans défense et nerveux à sa place où tout l'auditoire pouvait le voir, il blâma longuement la théorie littéraire artificielle et complètement fausse qui, dans le drame, faisait représenter à tel objet autre chose que la réalité. Outre ces manques de qualités esthétiques, Ibsen était d'ailleurs plein de violentes contradictions, ayant toujours suivi n’importe quel courant momentané de la pensée populaire. Et Hamsun termina ses observations sur sa victime en disant : « Vous voyez, mesdames et messieurs, qu'Ibsen ne peut surtout pas prétendre être un philosophe. »

Le témoin dit que la salle était comble, parce qu'on était curieux de voir l'attitude d'Ibsen devant les attaques attendues,

1 Verdens Gang, 1891, n° 245, cité d’après D. A. Seip, Hundreaarsutgaven > XII, p. 16.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

et que le public, très favorable au dramaturge, s’était levé pour lui rendre hommage à son entrée dans la salle. A la fin de la conférence, il y eut quelques applaudissements d’un groupe de jeunes gens avides de nouveauté, « jaloux des anciens dont la renommée gênait les efforts de la jeune génération », mais la moitié de la salle trouva les propos de Hamsun de fort mauvais goût, et les accueillit, ainsi qu’Ibsen, avec un silence glacial l .

L’impudent jeune confrère fournit un élément nouveau à l’œuvre en gestation. 'Ibsen avait entendu l’impatience des jeunes criant à leurs anciens : « Allez-vous-en, et faites-nous place ! » et Solness sera hanté de l’idée que la jeunesse va frapper à sa porte. Mais Ibsen lui-même prit la chose avec beaucoup de calme, a dit Hildur Andersen Il avait toujours été fort accueillant pour les jeunes, et tenait à leur suffrage. A un télégramme de l’association d’étudiants Fram, reçu en 1884 pour son anniversaire, il avait répondu : « L’adhésion des jeunes m’est plus précieuse que toute autre. Aussi j’espère avec confiance que les années ne m’amèneront jamais à ce point que je me sentirais étranger parmi la jeunesse intellectuelle 3 . » Et il estimait qu’il n’y aurait plus rien à faire pour lui, le jour où, dans ses œuvres, sa pensée se manifesterait dépassée par celle de la génération nouvelle 4 . Or, dans au moins une partie du programme de Hamsun, il pouvait se reconnaître comme un précurseur. C’est pourquoi la conférence Hamsun ne le touchait guère personnellement, et pour lui était surtout une curiosité intéressante.

Cette jalousie des jeunes à l’égard de leurs aînés se marqua de façon plus grossière encore à la séance de fondation de la

' Le compte rendu du témoin Juul Dieserud a été recueilli par A. E. Zucker, op. cit., p, 256.

2 D. A. Seip, Hundreaarsulgave , XII, p. 17.

3 Dagbladet, 1884, n° 126.

4 V. son discours aux étudiants de première année, tome XIII, p. 390.

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