IBSEN S’INSTALLE
« Société des écrivains norvégiens », où il s’était rendu avec Dietrichson. Apostrophé avec un : « Je vous hais I » il ne broncha pas, mais, bien entendu, ne revint jamais aux séances de cette association l .
Quelques jours après la conférence de Hamsun, Ibsen quittait le Grand Hôtel et s’installait dans son appartement cossu de Viktoria Terrasse. Les visiteurs étaient d’abord introduits dans le grand salon orné des tableaux italiens, puis conduits dans le cabinet de travail d’Ibsen, aux murs également couverts de peintures, celles-là modernes et surtout norvégiennes. Bien en vue, face à la fenêtre, Strindberg, dans le grand portrait de Christian Krogh, jetait sur la pièce un regard furieux. La grande table-bureau était devant la fenêtre, soigneusement rangée, avec, dans un coin, la pile des livres qu’Ibsen avait l’intention de lire, et, à portée de sa main, lorsqu’il était assis dans son fauteuil, une foule de menus objets, fétiches et souvenirs, qu’il avait l’habitude de tripoter. Sur une autre table, il avait sa Bible. Il se plaisait dans ce cabinet, beaucoup mieux qu’à Munich 2 .
D’ailleurs il organisait sa vie absolument comme à Munich, il se rendait régulièrement chaque jour, à la même heure, au café du Grand Hôtel, comme précédemment au café Maximilien, et y buvait bière et cognac, en lisant les journaux. Il y avait sa place attitrée, et l’on savait qu’il ne fallait pas le déranger.
Il voyait beaucoup de monde, reprenait contact, recevait et acceptait des invitations. Il recevait parfois avec quelque cérémonie, le 6 novembre, par exemple, à un dîner en l’honneur de Ernst Sars 1 , mais plus souvent dans l’intimité, comme à ce dîner que raconte Olaf Thommessen, où Ibsen avait profité de ce que Bjornson était venu en ville pour passer une soirée
1 L. Dietrichson, Svundne Tider , IV, p. 416.
2 Lettre à son éditeur citée par H. Koht, op. cit. } II, p. 339.
ŒUVRES DE KRISTIANIA
avec lui. Thommessen et le beau-frère Thoresen étaient seuls présents. Bjôrnson, en arrivant chez son vieux camarade, était très nerveux, et « par moments faisait penser à un condamné qu'on va exécuter ». Mais en peu d'instants il se montra enchanté, « avec tout le merveilleux charme personnel dont il était capable », grâce au ton d'ironie aimable que sut prendre Ibsen. Bjôrnson était venu en ville à propos d'un divorce qui semblait menaçant dans le cercle de ses amis. « Pourquoi es-tu venu? demanda Ibsen. — Oui, surtout à cause de ce divorce. — Oui, je pensais bien. » Et après un silence, Ibsen ajouta : « J'ai habité, un été, un village dans le Tyrol. Il y avait là un homme universel. Il était forgeron, mais on l’employait à tout. Il était tailleur, menuisier, cordonnier, on le prenait même comme sage-femme au besoin. Et toutes les fois que je voyais ce forgeron, Bjôrnson, je pensais à toi i » Et Bjôrnson de rire h
Ibsen devint membre d’une association ancienne, mais qui avait pris depuis deux ans quelque extension, sous le nom de Andvake, grâce à l’action de Lorents Dietrichson. A chaque réunion, un membre faisait une conférence, après quoi l'on causait. Andvake avait eu son origine dans T Association des Étudiants, et les professeurs y étaient nombreux. Ibsen en fut pendant quelque temps un des membres les plus assidus, puis, on ne sait pourquoi, cessa brusquement d'y aller 2 .
Tout montre, au cours de ce premier hiver du retour à Kristiania, Ibsen très en train, et jouissant du bon accueil partout reçu. Il semble que ce fut une des périodes les plus heureuses de sa vie. Il a exprimé sa satisfaction en janvier 1892, à la« foire des artistes », fête annuelle, en écrivant sur un exemplaire de Catilina la dernière strophe du poème « Vaisseaux brûlés », qu'il avait composé en 1871, pour le placer à la fin de son recueil, et y ajoutant une strophe nouvelle, ce qui consti-
1 Olaf Thommessen, Tidens Guder , pp. 151-155. * H. Geelmu^den, dans Samtiden , 1911.