‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 13 sur 98 · LA PREMIÈRE ÉTUDE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE ÉTUDE PRÉLIMINAIRE

tuait un poème nouveau (p. 250), où il se demandait s'il n'aurait pas dû revenir en Norvège quelques années plus tôt. Il s'y trouvait si bien.

Cependant il continuait à méditer son nouveau drame, et nous savons par sa biographie que la plupart des motifs que l'on y rencontre avaient dû être déjà l'objet de ses réflexions : Hilde, le constructeur sujet au vertige, les hautes tours d’église, l’impatience des jeunes, l'incendie qui est à la fois un grand malheur et l'origine du succès, la jalousie de la femme du constructeur, et les poupées avec lesquelles elle essaye de se consoler. Mais comment tout cela se combinait-il dans l'esprit d’Ibsen, quelle fable envisageait-il au commencement de 1892, et quel devait être alors le sujet de son futur drame? Nous n’avons là-dessus qu’une indication dans un poème qu'il a daté du 16 mars 1892, et qu'il a lui-même qualifié de « première étude préliminaire pour Le Constructeur Solness 1 ». Il se compose de trois quatrains en vers du type ïambo-anapestique très libres, où le premier et le troisième vers sont tétramètres, masculins et rimés, et le second et le quatrième vers sont trimètres, féminins et rimés (p. 249). Ce poème a donc été composé alors qu’Ibsen méditait certainement depuis plus d'un an sur sa pièce, puisque la conversation où il en a parlé à Elias est de février 1891, et l'idée qu’il y exprimait 11'était sans doute pas nouvelle. Mais le poème est peu renseignant. S'il dépeint exactement l'atmosphère dans laquelle vivra le ménage Solness, on est frappé de tout ce qui manque, et qui sera l’intérêt principal du drame. Il n’est pas question de Hilde, et surtout, le conflit intérieur dans l'âme de Solness est bien peu indiqué par sa (t foi éteinte ».

Ibsen s'estima toutefois en mesure d'écrire son drame et le commença. Il avait sans doute pris des notes. Mais nous n’avons ni ses notes ni son premier brouillon, exception sin-

1 Publié pour la première fois dans la revue Ringeren , II, p. 12.

gulière à laquelle on n'a donné qu’une explication mystérieuse :

Cela tient sûrement à une crise qu'Ibsen subit au printemps de 1892. En février Hildur Andersen était partie en voyage pour ses études musicales. Ibsen eut avec elle une correspondance active — également par télégrammes — au sujet de son travail. Un jour, au printemps de 1892, il détruisit tous ses plans et ébauches pour la pièce, et recommença l 2 .

Ibsen a formellement exprimé plus tard le désir que sa correspondance avec Hildur Andersen fût publiée s , ce qui visait sans doute surtout les lettres du printemps 1892. Si elles le sont un jour, elles remplaceront avantageusement les manuscrits détruits, et c’est peut-être ce qu’Ibsen a voulu, puisque, d’habitude, il conservait soigneusement ses ébauches.

Sa « crise » n’a d’ailleurs eu rien de pénible, ou a été très heureusement surmontée, si l’on en juge par les souvenirs de Brandès, Celui-ci, après les fêtes où l’on avait célébré à Copenhague le vingt-cinquième anniversaire de son début dans la littérature, fut invité à venir à Kristiania. Il y fit une conférence sur Hamlet , à laquelle Ibsen assista, naturellement. Un grand banquet eut lieu, où des discours furent prononcés en l’honneur de Brandès et en l’honneur d'Ibsen. Et Ibsen donna chez lui un grand dîner. Il était de très bonne humeur. Brandès dit qu’il voulut raconter une histoire très drôle sur Bjornson, mais que Mme Ibsen essaya de s’y opposer, à cause de la récente alliance entre les deux familles, et sortit du salon pendant le récit. Ibsen n’en fut nullement troublé. « Je ne me rappelle pas, dit Brandès, avoir jamais vu Ibsen aussi en train que ce soir-là ; il avait l’air vraiment heureux de vivre ; il rayonnait d’énergie 3 . »

1 D. A. Seip, dans Hundreaarsutgaven , XII, p. 21.

2 Déclaré par Hildur Andersen elle-même dans une interview, Verden ç Gang , 4 mars 1910.

3 G. Brandès, Levned , III, pp. 359-361.

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