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CHAPITRE III

LAURA KIELER REPARAÎT

En novembre 1891, au moment où il venait de s’installer dans son appartement de Victoria Terrasse, Ibsen eut une longue conversation qui a dû profondément l’émouvoir. Un soir il trouva en rentrant chez lui une lettre de Laura Kieler qui, de passage à Kristiania, désirait le voir. Une fois la santé de son mari rétablie grâce à l’emprunt qu’elle avait fait à son insu, elle avait travaillé dur pour rembourser cet emprunt. A un moment, en mars 1878, elle recourut même à Ibsen pour obtenir une recommandation auprès de Hegel en faveur d’un roman qu’elle voulait publier anonyme. Ibsen trouva le roman mauvais, écrit trop vite, refusa d’aider à une publication qui ne pourrait que nuire à Mme Kieler, comprit que son mari n’était pas complètement au courant, et conseilla de l’informer K II jouait ainsi, avec raison et en ami dévoué, le rôle même qu’il attribuait au même moment à Mme Linde auprès de Nora.

Et la pauvre alouette n’avait pas davantage eu la vie heureuse depuis que Maison de Poupée avait attiré sur elle l’attention de la presse. Dès le 22 décembre 1879, après la publication de la pièce, Aftenposten publiait la lettre d’un correspondant de Copenhague, où l’on pouvait lire :

Je n'étais pas au courant, mais j’ai entendu, et je rends compte. L’histoire est véritable, sinon dans les détails, du moins pour l'essentiel, sinon

1 Lettre du 7 mars 1878, Breve , I.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

précisément dans la capitale, du moins dans le voisinage, dans telle ou telle ville de Sjælland. (Nomina sunt odiosa.) Mme N. N. était mariée, avait quelque argent à elle entre les mains, le mari était un peu maladif, les revenus médiocres, le goût du beau un peu plus grand. L’aimable dame employa son propre argent à T embellissement de la maison, mais lorsqu'elle fut au bout, elle prit à crédit, et finit par écrire de fausses traites. Le mari, qui, par faiblesse, sottise ou confiance, avait cru à une durée déraisonnable de cet argent, apprit tout un beau jour... Et alors? Oui, les récits commencent ici à diverger, comme lorsqu'un fleuve se divise près de son embouchure. Naturellement le mari fut en colère, naturellement il fut question de divorce, mais certains disent qu'il fut fait grâce à la dame, après que le montant des fausses traites eut été payé, d'autres disent qu'elle s’est conduite exactement comme Nora... et qu’elle a quitté son mari (et ses enfants?) afin que tous deux puissent se mettre d’accord b

Laura Kieler était accusée de faux qui, de plus, auraient été commis par une légèreté beaucoup moins excusable que celle de Nora. La jeune femme n'était pas nommée, mais chacun savait, à Copenhague, qui était le modèle de Nora. Et son père se trouvait également atteint. Il fut question, dans la famille, de répondre à ces diffamations dans la presse, mais on n'en fit rien. Et Laura cessa d'écrire à Ibsen, cause indirecte de ses nouveaux ennuis.

Malgré des conditions si défavorables, Laura Kieler était parvenue à se faire un nom en littérature avec une série de romans certainement supérieurs à la moyenne de la production courante. Ils se laissent lire avec intérêt encore aujourd'hui. Elle parvint à payer ses dettes, fut attachée au journal Morgenbladet (danois), et, en 1885, lorsque Ibsen s'arrêta quelques jours à Copenhague, elle fut chargée de l'interviewer. Cette rencontre où ils se revirent comme deux étrangers qui ne se seraient jamais connus dut être pénible à tous les deux.

Elle était fort religieuse, comme elle T avait prouvé en écrivant son premier roman, Les Filles de Brand. Cela ne l'empê-

1 Cité d’après J. B. Halvorsen, Forfatter-Leksikon, III, p. 61.

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