HOMMES D HONNEUR
chait pas d'admirer Ibsen, et d'avoir confiance en lui, bien qu'il fût, comme elle l'a écrit, « le doute personnifié 1 ». Mais elle réprouvait les tendances « brandésiennes », alors tout à fait prédominantes, à Copenhague, dans les milieux journalistiques et littéraires que, professionnellement, elle fréquentait. Ces tendances lui paraissaient destructrices de toute morale, particulièrement en matière sexuelle. Et elle écrivit une pièce en trois actes, Hommes d'honneur , où un jeune écrivain de talent subit l'ascendant d'un critique influent qui représente l'esprit moderne, et finit par se ressaisir, mais après avoir causé la mort de la femme qu'il aimait. Laura Kieler ne connaissait pas personnellement Brandès et n'avait pas fait son portrait, mais en lisant la pièce, en 1888, il était naturel de penser à lui.
Ce drame fut reçu au théâtre Dagmar au moment où il allait faire faillite, et le directeur Cetti, en le rendant à l’auteur, lui conseilla de le présenter au Théâtre royal, car, disait-il, la pièce était « réussie et d'un grand effet dramatique », et «infiniment supérieure à la plupart des pièces nouvelles présentées depuis un an par le Théâtre royal * ». Laura Kieler hésita, et eut l'idée, malgré son long silence, d'envoyer son manuscrit à Ibsen pour avoir son avis. Ibsen, qui était alors absorbé dans l'écriture de Hedda Gabier , et donc peu disposé à la correspondance, répondit tout de même le 23 juillet 1888 :
J’ai lu Hommes d’honneur avec un vif intérêt, et je trouve que tous nos théâtres devraient s'empresser de jouer cette pièce. Peut-être pourrait-on opérer çà et là quelques condensations et coupures dans le dialogue. Cela peut se faire aisément au cours de l’instruction, si vous ne voulez pas le faire vous-même.
Que vous soyez peu disposée à rien changer au dénouement de la pièce, je n'ai rien à y redire. Toutefois réfiéchissez-y bien. Peut-être trouverez-vous une solution. Sur le manuscrit que vous m’avez envoyé
1 Silhouetter y p. 12.
2 Cité d’après B. M. Kinck, Henrik Ibsen og Laura Kieler y dans F.dda , 1935, v. 519-
ŒUVRES DE KRISTIANIA
vous ne vous êtes pas désignée comme l'auteur. Mais vous devez absolument le faire. Votre bon nom d'écrivain sera une recommandation de plus pour cette pièce bien écrite et intéressante *.
Ce n'est pas de l'enthousiasme, mais l'appréciation très favorable n'est pas de banale complaisance. Évidemment, Ibsen a voulu être utile, de même qu'il l'avait voulu par son jugement sévère sur le roman écrit trop vite, par besoin urgent de toucher des honoraires, que Laura Kieler, en 1878, lui avait demandé de recommander. Et il est curieux qu'Ibsen n'ait pas pressenti l'hostilité que Hommes d'honneur allait soulever. Il n'y voyait pas une attaque personnelle contre Georg Brandès.
Or, Edvard Brandès, qui était beaucoup plus homme de parti que son frère, siégeait dans le comité directeur du Théâtre royal. La pièce fut refusée, et un journal publia, d'après un renseignement fourni par Laura Kieler elle-même, que la lettre du directeur disait ce refus décidé surtout par l’influence d'Edvard Brandès 1 2 . Elle voulut publier la pièce, mais son éditeur, tout en louant grandement l'ouvrage, déclara qu'il n'osait pas l'imprimer, par crainte du boycottage que ne manqueraient pas d’exercer les bran désiens 3 . La pièce parut enfin, mais chez l'éditeur Cappelen, à Kristiania, en 1890.
La pièce fut jouée aussi, sur la demande inattendue du directeur du Casino, en mai 1889, c'est-à-dire en fin de saison, mais la représentation fut scandaleusement mauvaise. Un journal écrivit dans son compte rendu : « On n'aurait pu mieux faire si l’on avait pris Hommes d'honneur avec l'intention arrêtée de procurer à la pièce un complet fiasco 4 . »
On ne voit pas, du moins, que Georg Brandès ait été pour rien dans ce boycottage. Ce fut lui, pourtant, qui troubla le plus gravement l'existence de Laura Kieler par un article
1 Breve , II, p 174.
3 B. M. Kinck, loc. cit ., p. 520.
3 B. M. Kinck, loc. lit ., p. 520.
* A/tenbladct, cité d’après B. M. Kinck, loc. cil. y p. 522.
RECOURS A MADAME LIMNELL
qui fut publié le 6 août 1889 dans le journal norvégien Verdens Gang. C'était un compte rendu du fascicule du « Dictionnaire des Écrivains norvégiens » de Halvorsen relatif à Ibsen. Il écrivit : « On sait que ce fut le faux réel d'une femme mariée, jeune alors, qui fournit l'intrigue de Maison de Poupée , crime qui, toutefois, ne fut pas commis pour des motifs aussi idéals que dans la pièce. » Et il continuait à raconter l’histoire de Laura Kieler d’après la correspondance d } Aftenfosten, citée par Halvorsen, mais en termes plus affirmatifs. Ole Thommessen, directeur du Verdens Gang , où Laura répondit le 29 novembre, s’excusa auprès d’elle d’avoir publié l’article de Brandès. « S'il avait su qui visait l’insinuation de Georg Brandès, l’article n’aurait pas paru b »
De nouveau se posait à la vraie Nora, plus défigurée dans sa légende que dans le drame, la question du procès. L’avocat consulté dit que le procès serait gagné, mais le déconseilla, surtout à cause de la famille de Kieler, et Laura recourut à un autre moyen pour couper les ailes à la diffamation. Elle essaya d’obtenir une déclaration publique d’Ibsen, mais ne s’adressa pas à lui directement.
On sait qu’elle était fort liée avec Mme Limnell, la meilleure amie d’Ibsen à Stockholm. Laura lui exposa l’affaire, joignit à sa lettre des coupures de journaux, dit qu’Ibsen ne s’est pas douté qu’un jour, prise de folie parce qu'un dernier espoir de salut lui échappait, elle avait écrit un faux, mais l’avait ensuite déchiré sans s’en être servi, et conclut :
S'il savait cela, Ibsen devrait protester, non pour dire qu'il n'a pas pensé à moi avec Nora, car il l’a fait pour l’essentiel, mais pour dire que je suis pas Nora. Tant qu'il se tait, il acquiesce; et alors Brandès va continuer à me harceler à toute occasion tant que je vivrai.
Mme Limnell envoya le paquet de coupures de journaux à Ibsen, afin qu’il pût voir, écrivit-elle, combien les membres de
1 Laura Kieler, dans Aftewposten , 1890, n° 303.
ŒUVRES DE KRISTIANIA
la « clique » littéraire dépeinte dans la pièce de Laura Kieler s'étaient montrés « hommes d’honneur ». Et elle précisa ce qu’elle attendait de lui :
Comprends-tu maintenant ce dont je te prie instamment?
Veux-tu et peux-tu rectifier cela publiquement?
Je te serais très, très reconnaissante, si tu pouvais écouter ma prière
Ibsen répondit qu'il connaissait déjà en partie les coupures envoyées, et qu’il avait « suivi de près la querelle soulevée à l’occasion de Hommes d'honneur ». Mais, dit-il, « une déclaration de moi, comme elle la désire, pour dire qu’elle n’est pas Nora, serait à la fois absurde et ridicule, puisque je n’ai jamais affirmé le contraire ». C’est à elle, ou, mieux, à son mari, qu’il appartient de confondre les faux bruits par une dénégation nette et catégorique. « Je ne comprends pas que M. Kieler n’ait pas depuis longtemps saisi ce moyen qui en finirait tout de suite avec la calomnie 1 2 . »
Viktor Kieler, mis au courant, donna carrière à sa nature violente, et écrivit à sa femme qu’il espérait que jamais plus elle n’échangerait une parole avec Ibsen. Elle devait « n’avoir plus rien à faire avec ce diplomate néo-norvégien 3 ».
Elle, cependant, bien que déçue par la réponse d’Ibsen à
1 Ea lettre de Mme Limnell, du io juin 1890, ainsi que la réponse d’Ibsen, du i er juillet, a été publiée par Fredrik BoÔk dans le journal suédois Svenska Dagbladet du 24 janvier 1924, et contient, copié par Mme Limnell, le passage précédemment cité de la lettre qu’elle avait reçue de Laura Kieler.
- Cette lettre d’Ibsen est publiée dans le livre de Lotten Dahlgren, amie de Mme Limnell, Lyran , p. 274-5.
3 B. M. Kinck, loc> cit ., p. 527. Presque tous les documents relatifs à l’histoire de Laura Kieler sont publiés, et ceux qu’ellc-même a fournis après coup sont secondaires et peu nombreux. Ils se trouvent dans des articles et des interviews de Laura Kieler, et surtout dans les articles de B. M. Kinck, dans Urd, 1935, et dans Edda. Entré en relation avec Laura lorsque celle-ci, devenue vieille (elle est morte à quatre-vingt-trois ans en 1932), était plus disposée aux confidences t B M. Kinck a pu l’écouter, correspondre avec elle, et recevoir communication du dossier rassemblé par elle. Je me suis peu servi jusqu’ici des renseignements qui proviennent d’elle, soit directement, soit par l’intermédiaire de son confident. Mais pour le détail de la conversation qui suit, il n’y a pas d’autre source