DERNIÈRE TENTATIVE DE LAURA KIELER
Mme Limnell, l'admirait toujours, et lui conservait sans doute, au fond, quelque confiance. L'année suivante, elle alla passer quelque temps chez Mme Limnell, qui lui dit qu Ibsen avait pensé que la publication de Maison de Poupée lui rendrait service, et qu'elle devrait le remercier, au moins pour sa bonne intention. Elle vit là un moyen de reprendre contact, et l'occasion d'apprendre à Ibsen son histoire véritable, car si elle avait certainement servi de modèle à Nora par son allure et par tout son être « extérieur », comme elle disait, Ibsen n'avait vraiment connu de sa vie difficile que l'emprunt contracté à l'insu de son mari pour le voyage qui avait rétabli la santé de Viktor Kieler, fait qu’il avait complété par les on-dit. Elle voulait lui montrer combien Maison de Poupée , loin d'aider à la sortir de ses embarras, les avait singulièrement accrus, en sorte qu’il était, contre ses intentions, responsable de ses nouveaux tourments, surtout de ceux qui étaient survenus à propos de Hommes d'honneur. Son silence avait corroboré la calomnie. C'était là ce qu'elle voulait lui faire sentir, afin d’obtenir tardivement la déclaration publique qui aurait mis fin aux commérages.
En quittant Stockholm pour retourner à Copenhague, elle passa donc par Kristiania. C'était en novembre 1891, elle savait qu’Ibsen y était revenu. Il venait de s'installer Victoria Terrasse, et sa femme était en voyage. Elle ne le trouva pas chez lui, et déposa une longue lettre dont on n'a que le brouillon, où elle exposait le but de sa visite, et elle ne craignit pas de dire que c'était Georg Brandès qui avait introduit Ibsen dans la querelle parce que « le public devait naturellement penser que Brandès tenait ses renseignements d'Ibsen lui-même », surtout puisque celui-ci observait un silence si obstiné. La lettre se résumait dans cet appel :
Si, reconnaissant que rien ne vaut sans la vérité franche et loyale, vous lisez cette lettre dans le même esprit qu'elle a été écrite, et m'envoyez quelques mots aimables, j'en aurai le cœur tout réjoui, et ce me sera une preuve nouvelle de la droiture du grand poète.
T. XV
ŒUVRES DE KRISTIANIA
Elle Tinformait en outre qu’elle devait rentrer au Danemark dans peu de jours.
Ibsen lui répondit le lendemain matin :
Chère Laura Kieler, Tard, hier soir j'ai trouvé votre lettre. Aujourd’hui je suis invité, et ne peux, par suite, vous recevoir. Mais venez demain à 2 heures et demie, nous dînerons ensemble et pourrons causer des affaires sans être dérangés. Attention à l’adresse : 7 B. Cordiale bienvenue. Votre dévoué. — Henrik Ibsen,
Et la conversation eut lieu. Elle dura quatre heures, a dit Laura Kieler, qui eut le temps de raconter tout au long la tragédie de sa vie, et constata que la plus grande partie des faits était inconnue à Ibsen, comme elle l’avait pensé. Elle fut très bon avocat de sa propre cause. Son courage, sa franchise totale, ainsi que son admiration et son ancienne sympathie pour Ibsen, lui rendaient son rôle plus facile. Ibsen aussi, d’ailleurs, avait pour elle une réelle sympathie, qu’il exprima naïvement par cette exclamation : « Mais nous avons la même nature# tous les deux 1 !» Au récit des malheurs de Laura, et avec le sentiment que Maison de Poupée les avait aggravés, il fut ému, et « il sanglota », a-t-elle écrit dans une lettre. Elle lui rappela Brandy et la phrase qu’il avait écrite à propos du roman Les Filles de Brandy disant que Brand est une œuvre purement a esthétique », et que « ce qu’elle peut avoir détruit ou édifié ne me regarde pas 2 ». Mais un poète n’a pas le droit de fuir ainsi sa responsabilité, déclara-t-elle, et il devait maintenant reprocher à Brandès et à ses partisans leurs insinuations qui, en réalité, atteignaient à la fois le modèle et l’auteur.
Mme Kieler affirme qu'alors se livra dans l’âme d'Ibsen un pénible combat. Mais le résultat fut qu’il ne pouvait rien faire. Elle lui dit qu’alors elle perdrait sa confiance dans un homme qu’elle avait vénéré, le pria de réfléchir encore, et annonça
1 Laura Kieler, Hvem var modellen til Et Dukkehjems « Icrrkefugl »? dans Aftenposten, 19 mars 1929.
2 Lettre du n juin 1870. Breve, I, p. 207.