‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 17 sur 98 · CRISE DE CONSCIENCE · texte numérisé non relu

CRISE DE CONSCIENCE

qu'elle reviendrait le lendemain pour avoir sa réponse définitive. Mais ses derniers mots furent : « Oh ! Laura, Laura, il me semble que je ne peux pas me détacher de vous, mais il ne faut pas revenir demain. Non, non, ça ne peut pas se faire. Je ne peux pas. C'est impossible ! »

Ibsen se tut, et toute relation cessa entre eux l .

On peut penser que la réponse à la lettre de Mme Limnell, et surtout le résultat de la conversation avec Laura Kieler, auraient été autres si l'homme sur qui devait porter le blâme principal n’avait été Brandès, qui avait trop facilement accueilli les commérages du correspondant d 'Aftenposten en 1879. Brandès a toujours été friand de commérages et les colportait volontiers. Mais Brandès était l’ami d’Ibsen, et, on peut dire, son compagnon d’armes, malgré les différences considérables de leurs natures et de leurs conceptions. Ibsen avait écrit un jour à Brandès : « Un dissentiment sérieux et durable entre nous m’apparaît invraisemblable a . » Il n’avait d’ailleurs pas à se plaindre personnellement de son ami, et ne se trouvait mis en cause que de façon indirecte. Leur amitié, d’ailleurs, assez intermittente parce qu’ils n’avaient jamais habité la même ville et qu’Ibsen n’était pas un correspondant assidu, venait d’être, en quelque sorte, rajeunie par le séjour qu’ils avaient fait ensemble au Grand Hôtel. Vraiment, prendre l’initiative d’un blâme public contre un article de Brandès qui ne le concernait pas lui-même était à la fois bien pénible et difficile. x

• Cependant, le dommage causé était certain. Il y avait contribué à son insu, par suite d’un enchaînement de circonstances

C’est, du moins ce que dit B. M. Kinck, op. cit ., p. 531, et son article est sérieusement documenté. C’est pourquoi j’ai fait confiance à son récit de la conversation de 1891. Pourtant, dans une interview de Laura Kieler à l’occasion de ses soixante-quinze ans, on lui fait dire qu’elle a causé avec Ibsen trois ou quatre ans avant sa mort. « Depuis ce jour, il m’a traitée avec une tendresse paternelle. » C’est très vraisemblable. Mais ce qu’on dit dans les interviews...

3 Lettre du 4 novembre 1888, Brève , II, p. 177.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

où il n'était pour rien. La conversation de Victoria Terrasse a dû provoquer en lui une crise de conscience et des réflexions sur la responsabilité. Est-on responsable de toutes les conséquences de ses actions, même des conséquences les plus imprévues et les moins souhaitées? C'était pour lui l'occasion de « s’ériger en juge de soi-même », une fois de plus, et surtout d’examiner encore, sous un aspect nouveau, et à la lumière d’une expérience personnelle, ces questions des scrupules de conscience et de la responsabilité, qui avaient tenu tant de place dans ses œuvres récentes, surtout dans Le Canard sauvage , avec Gregers Werle et dans Rosmersholm.

Or, ces questions sont reprises dans Le Constructeur Solness, et le fait qui hante la conscience de Solness est précisément un fait dont il est encore moins directement responsable que ne l'était Ibsen des malheurs de Laura Kieler. Il est probable que la conversation de Victoria Terrasse a été l’un des éléments qui sont entrés dans la composition du drame.

Toutefois on peut observer que les scrupules d’Ibsen bientôt devenus réflexions sur un problème plus général, ne l’ont plus guère gêné, une fois qu’ils ont été transformés en matière dramatique, puisque, lors du nouveau séjour que fit Brandès à Kristiania au printemps de 1892, Ibsen lui fit fête, donna à Victoria Terrasse un grand dîner en son honneur, et lui parut plein d’entrain et en état d’euphorie intellectuelle. Il est vrai qu’à ce moment il avait eu la « crise » dont l’effet a été de modifier le plan de son drame, et cette crise de printemps n'a évidemment aucun rapport avec la conversation de novembre.

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