‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 18 sur 98 · CHAPITRE IV l'œuvre · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV l'œuvre

Le g août 1892, Ibsen se mit à écrire le seul manuscrit de son drame, en dehors de la mise au net, qui soit conservé. Le 9 août, en Norvège, c’est encore l’été, mais l’été très avancé. Si la crise subie par Ibsen, et qui l’a conduit à détruire ses notes et brouillons primitifs, a eu lieu au printemps, il a eu au moins deux mois pour réfléchir sur la forme nouvelle qu’il allait donner à son œuvre. Il a dû prendre des notes, qu’il n’a pas non plus conservées, car la pièce, le 9 août, s’est trouvée si bien composée dans sa tête qu’il n’a eu qu’à l’écrire. Son brouillon ne diffère du texte définitif que par des corrections et remaniements de détail. Selon son habitude, il a noté la date du commencement et de la fin de chaque acte :

Acte I er : 9.8.92—20.8.92 — II : 28.8.92— 6.9.92 — III : 7.9.92—19.9.92

En outre, au-dessous de la date de la fin du premier acte, est écrit : 7.10. », ce qui indique sans doute la date où Ibsen eut achevé la mise au net de ce premier acte. Il envoya le manuscrit entier à son éditeur à la fin d’octobre, et la pièce parut le 12 décembre.

Mais si les manuscrits sont de peu de secours pour aider à l’intelligence du drame, toute la vie et toute l’œuvre antérieure d’Ibsen y aident, par contre, singulièrement, car Le Constructeur Solness évoque bien des aspirations, des doutes, des conflits

ŒUVRES DE KRISTIANIA

intérieurs, qui avaient agité l’âme du dramaturge depuis sa jeunesse, qu’il avait exprimés dans ses drames et ses poèmes, et sur lesquels son retour en Norvège l’avait amené à réfléchir de nouveau.

Le poème le plus ancien que l’on connaisse de lui, « Résignation », le montre animé d’une immense ambition : il ne souhaite rien de moins que l’immortalité. Le poème est mélancolique, parce qu’il craint de

vivre oublié, oublié disparaître *.

C’était en 1847. Il avait alors dix-neuf ans. Un an plus tard, à la vue de son premier poème imprimé, il rêva, tout en fumant sa pipe, que son vœu était exaucé. Mais en 1853, comme il était amoureux de Rikke Holst, il se rappela ce rêve, et le raconta, non sans quelque ironie, dans son poème « Projets de construction » :

Je bâtis un château de nuage; tout allait vite et gaiement, —je me proposais deux buts, un petit et un grand ; — le grand était de devenir un homme immortel, — le petit de posséder une délicieuse fille s .

Exalté par son amour, son grand but est devenu petit, le petit, lui, est tout. C’est le premier conflit entre l’art et la vie. Un « château de nuage » littéralement : chateau d’air. L’expression se retrouve dans Solness , où je l’ai traduite par « château en Espagne »♦

Un peu plus tard, en 1856, il veut concilier la vocation de poète et la vie heureuse. Il est de nouveau amoureux, et vient même de se fiancer. Et pourtant il fait dire à Thorgjerd, dans Olaf Liljekrans ;

Un ménétrier n'a foyer ni demeure .

L'âme errante , il va, n'a jamais de repos.

Quiconque en son sein a la magie du chant

1 Tome I, p. 89.

2 Tome III, p. 120.

Page 1