LA GLOIRE DÉCEVANTE
est sans feu ni lieu au val et sur la côte; dans les prés verts ou sous la voûte des bois , il lui faut chanter , faire vibrer la corde , épier la vie qui habite en secret le fjord indompté , les flots de la cascade, épier la vie qui bat dans les poitrines , dw peuple vêtir de sons et mots les rêves, et interpréter ses idées qui fermentent '!
Cette conception de l’homme entièrement consacré à son œuvre amène Falk, dans La Comédie de VAmour , à renoncer à Svanhild, et c’est le sujet de Br and, et Ibsen a prouvé par son exil volontaire prolongé qu’il prenait au sérieux les paroles de Thorgjerd : il a vécu longtemps sans foyer ni demeure. Lorsqu’il écrivait Brand , il s'est réellement voué à son œuvre avec un esprit de sacrifice.
Or, lorsqu’il rentra en Norvège en 1891, il fut acclamé comme un poète immortel. Les dissentiments politiques, si violents encore, et dont il avait personnellement senti l’âpreté pendant son dernier séjour en Norvège en 1885, se turent devant lui. Il était devenu « sacro-saint ». Il se laissa encenser avec joie, comme il l’avait fait en Allemagne, où cela lui paraissait déjà « comme un conte * ». Mais son succès, en Norvège, était, en 1891, autrement incontesté. Ibsen aurait pu être pris de vertige.
Seulement, si une satisfaction de ce genre peut procurer une vive joie, elle n’est guère durable, et une déception lui succède. Georg Brandès avait aussi le désir de « ne pas disparaître sans laisser de trace 3 », et après avoir raconté dans ses Mémoires combien il fut fêté pendant l’année 1892, il ajoute :
On croira peut-être que pétais heureux, et que cela remplissait ma
1 Tome IV, pp. 352-353-
2 Discours du 11 janvier 1887, tome XIV, p. 309.
3 Lettre du 19 juillet 1869 à H. C. Andersen, Mercure de France , CXCIV,
ŒUVRES DE KRISTIANIA
vie. Mauvais succédané du bonheur. C'était comme posséder un mauvais portrait de l’aimée, au lieu de la posséder elle-même. Je sentais combien, le plus souvent, nous vivons de succédanés *.
Il en fut de même pour Ibsen. En décembre, quelques jours avant la mise en vente de Solness , à un dîner chez un ami, celui-ci, dans son skaal en l’honneur de son hôte, parla de sa célébrité mondiale, et Ibsen répondit : « Qu’est-ce que cela vaut, la célébrité? Quelques années plus tard, la jeunesse arrive et la dissipe. Et nul ne sait combien de cadavres gisent écrasés sous la roue de la Fortune*. » D’immortalité, il n’est plus question, et la célébrité même est décevante. Évidemment, au cours de l’année 1891, Ibsen a beaucoup médité sur le rêve de sa jeunesse. Et sa déception ne fit qu’augmenter avec les années. Trois ans plus tard, il écrivit à un ami 1 * 3 :
Il y a bien une certaine satisfaction à pénétrer un peu partout dans les pays. Mais cela ne m'apporte aucun sentiment de bonheur. Et qu’est-ce que ça vaut, tout cela, au fond? Enfin!...
Son ambition s’était d’ailleurs transformée ou précisée. Il avait voulu faire œuvre utile, exercer une influence. En 1851, il avait même eu quelque velléité d’agir en faveur du mouvement ouvrier, sans y prendre part directe. Cette expérience avait eu surtout pour effet de lui donner à tout jamais l’horreur des partis politiques. Mais il conservait le désir d’une action sociale. Comme poète, il pouvait interpréter les idées du peuple en germe, ainsi qu’il le fait dire à Thorgjerd. Et il revient plusieurs fois sur cette mission du poète, presque dans les mêmes termes. Déjà, vers les vingt ans, à Grimstad, il s’adresse ainsi aux poètes de la Norvège :
Le feu qui est en vous est-il donc rien de plus qu’un don à vous offert pour être utile au peuple,
1 G. Brandès, Levned, III, p. 368.
* Rosenkrantz Johnsen, Passiar , p. 37.
3 Lettre à Jonas Collin, du 31 juillet 1895, Breve , II, p. 202.