‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 20 sur 98 · FAIRE ŒUVRE UTILE · texte numérisé non relu

FAIRE ŒUVRE UTILE

qui attend que la bouche inspirée du poète exprime ses douleurs, ses joies et ses désirs 1

Et, formulant son programme, le 15 octobre 1851, au moment où il est appelé auprès de la direction du théâtre de Bergen, il dit :

Car l’art est tout pareil à la caisse de harpe qui renforce les cordes de l’âme du peuple afin que sa sonorité amplifiée ait un éclat puissant et vibre plus longtemps 2 .

A Bergen il proclame :

Le peuple et l’art iront ensemble de l’avant 3 .

Revenu à Kristiania, et parlant du roi Oscar I er , il dit encore dans le prologue du 21 août 1859 :

il mérite, certes, un poème,

un poème créé par le peuple,

et que la voix du peuple interprète \

Et le 2 septembre 1861 :

Les sages savent voir, où le peuple pressent 5 .

Falk, dans La Comédie de VAmour (1862), déclare que tout homme est poète

qui vise l'idéal par delà son métier 6 .

Et dans la lettre à Mme Heiberg (1871), il écrit :

C’est là, vivre, se plier, soi et son trésor d'idées, à la forme que le peuple veut pour son propre poème 7 .

Ibsen intervient même dans certaines polémiques du jour, — notamment au sujet du landsmaal, et en 1863 il sonne la

1 Tome I, p. 131,

2 Tome II, pp. 230-231.

3 Tome III, p. 108.

* Tome V, p. 251.

5 Ibid. y p. 317.

6 Tome VI, p. 240.

7 Tome IX, p. 142.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

cloche d’alarme lorsque la Prusse devient menaçante pour le Danemark. Mais « nul n’en fut effrayé 1 2 ». Il se rend compte que sa voix ne porte pas lorsqu’il traite des questions de ce genre. Il aborde alors dans ses drames des problèmes très généraux, d’ordre philosophique et transcendant, puis se confine bientôt dans les « drames modernes », qui semblent ne plus traiter que des questions morales dans le cercle de famille. Il a évidemment pensé à cette succession de ses œuvres lorsqu'il a fait construire à Solness d'abord des églises, et ensuite des foyers pour les familles humaines. Et si, à ces demeures devenues sa spécialité, Solness voudrait ajouter de hautes tours, c’est bien parce qu’il est un vrai représentant d’Ibsen.

L’ambition d’exercer une influence n’a pas quitté Ibsen lorsqu’il est passé des drames philosophiques aux drames modernes. Son champ d’action a changé, non son désir d’action. Et ses idées sont restées sensiblement les mêmes. On le voit assez par la persistance avec laquelle il rappelle Empereur et Galiléen et le troisième empire *. Et à son retour du cap Nord, il écrivait encore dans l’album d'une cantatrice suédoise :

Chère Sigrid Arnoldson,

Je pense que nous sommes d’accord si je dis que notre tâche et notre but ne sont pas de remporter des triomphes, mais d’ennoblir l'esprit des hommes par des impressions de beauté et l’interprétation de la vérité.

Kristiania , le 30 août 1891.

Votre dévoué Henrik Ibsen.

Cette abnégation poussée jusqu’à l’esprit de sacrifice comprenait, au fond, un élément d’égoïsme. Ibsen n’insistait pas sur ce point, mais il s'en rendait parfaitement compte, même au temps où il était le plus intransigeant. Il lui est arrivé d’écrire que pour accomplir une œuvre, un vigoureux égoïsme était

1 Tome VII, p. 162.

2 V. surtout le discours de Stockholm, tome XIV, p. 311.

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