‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 21 sur 98 · BONHEUR ET GLOIRE INCOMPATIBLES · texte numérisé non relu

BONHEUR ET GLOIRE INCOMPATIBLES

nécessaire. Ainsi, par son esprit de sacrifice Fauteur est victime de son .œuvre, et par la brutalité de son égoïsme, il fait d’autres victimes. Tout se paye, et la gloire s’achète cher. C’est le thème de la Némésis dont Straamand, dans La Comédie de VAmour, déjà menace Falk \ La vie naturelle refoulée prend sa revanche. Mais peu à peu ce motif se transforme dans l’œuvre d’Ibsen. Si Br and et Falk bravent la Némésis avec enthousiasme, Julien montre plus d’inquiétude, et bientôt la déesse grecque est remplacée par la conscience chrétienne et les troubles que cause la pensée des victimes. Gregers Werle et Rosmer sont des hommes à la conscience malade. Solness également, et son angoisse, qui confine à la folie, provient directement de la conduite qu’il a dû tenir pour satisfaire ses hautes ambitions.

La vie se concilie mal avec l’ambition, avec l’art, avec l’action qui exige des sacrifices. La vie, c’est-à-dire la recherche du bonheur simple et durable. Et la différence est grande entre la façon dont Ibsen semblait tendre autrefois à résoudre ce conflit, et ses tendances récentes. Falk n’avait que mépris pour le bonheur paisible, et disait à Straamand :

Je ne bats pas comme or le laiton du bonheur 2 .

Et progressivement la recherche du bonheur entre dans les préoccupations des personnages sympathiques à Ibsen. Lona Hessel veut assurer à Dina Dorf, dans Les Soutiens de la Société , une union qui la rende heureuse tout en lui permettant une libre activité. Ce n’est pas un compromis entre des aspirations contradictoires, mais la pleine satisfaction des deux à la fois. Cependant il est clair qu’une telle solution idéale ne peut être qu’une bonne intention. Quiconque se dévoue à son œuvre doit renoncer à la vie paisible. Et si le « vigoureux égoïsme » entraîne des actes douloureux à autrui, et, par suite, des troubles de

1 Tome VI, pp. 209 et 213.

2 Ibid., p. 213.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

conscience, le désir du bonheur, qui subsiste, amène un sentiment de révolte contre le principe même de telles inquiétudes paralysantes. C’est le cas de Julien, et c’est le cas de Rosmer. Tous deux se tournent contre le christianisme, surtout parce qu’il abolit la liberté d’action par les scrupules qu’il impose. Julien dit, lorsqu’il est, ou se croit encore chrétien, à son ami Salluste, qui est païen : « Tu es heureux, toi, dont les dieux sont loin ; oh ! cette verdeur de la volonté 1 2 !... »

Ibsen était lui-même incroyant. Il dit dans un de ses poèmes de jeunesse :

je ne cherche plus là de soutien; la dévotion n'est pas mon fait *.

Il est vrai que le poème est intitulé : « Doute et espoir. » Un reste de foi subsiste donc en lui, à vingt ans, et toute sa vie la religion hante son esprit, la Bible est constamment sur sa table, et il conservera pendant quelques années l’habitude, prise dans la Rome papaline, de saluer les prêtres rencontrés dans la rue, ce qui ne l’empêchera pas de donner dans ses pièces des portraits d’ecclésiastiques déplaisants ou ridicules : le doyen, dans Br and, Straamand, dans La Comédie de V Amour, Manders, dans Les Revenants , sans compter ces autres représentants de l’Église, Rorlund, dans Les Soutiens de la Société , et Kroll, dans Rosmersholm. Ses œuvres témoignent assez qu’il était incroyant, et Christopher Bruun ne s’y trompait pas, comme on le voit dans la lettre qu’il m’a écrite 3 . Mais Ibsen n’exprimait jamais en propres termes ses idées sur ce point. Interrogé directement, un jour, par le romancier danois Meïr Goldschmidt, il fut choqué d’une telle indiscrétion, et fort gêné h Et s’il avait perdu la foi, la fréquence, dans ses drames, du thème des scrupules de conscience, qu’il avait évidemment

1 Tome X, p. 185.

2 Tome I, p. 93.

3 Tome VII, p. 114.

A G. Brandès, Levned, II, pp. 107-108.

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