‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 26 sur 98 · JEUNES FILLES NORVÉGIENNES · texte numérisé non relu

JEUNES FILLES NORVÉGIENNES

quatrième, de la gauche et de ses chefs ; un cinquième voit en Solness un représentant de l’esprit humain en révolte contre Dieu, et qui doit, par suite, succomber, un sixième, la jeunesse (Hilde Wangel) en lutte contre la précédente génération, etc.

Ce résumé de la critique se trouve dans une brochure intitulée « Les types de femmes d’Ibsen sont-ils norvégiens*? » où l’on s’est gardé de ce genre d’interprétations. Ému de quelques réflexions émises dans des revues étrangères (il en cite deux françaises et une anglaise), l’auteur craint que la renommée universelle d’Ibsen ne nuise à la Norvège en répandant des idées fausses sur les mœurs du pays. Il avait déjà traité ce sujet sous un aspect plus général l’année précédente. Il y revient pour s’occuper spécialement des héroïnes d’Ibsen, et c’est, bien entendu, à propos de Hilde qu’il a éprouvé le besoin de les passer en revue. En France, nous connaissons cela : bien que la langue, et la société y soient connues d’un grand nombre d’étrangers, ce qui n’est pas le cas en Norvège, on y est habitué à voir les jugements de l'étranger sur les mœurs françaises formés d’après la littérature et souvent assez ridicules. Seulement, l’auteur de la brochure n’a pas de chance lorsqu’il s’en prend à Hilde, qui est unanimement considérée par les critiques norvégiens modernes comme le vrai type de la jeune fille norvégienne. Ils ne veulent pas dire par là que la jeune fille norvégienne ait coutume de s’emballer à douze ans pour un homme qu’elle ira relancer dix ans plus tard. C’est la hardiesse, l’allure, le style des jeunes filles norvégiennes modernes qu’Ibsen a merveilleusement observés et rendus à son retour en Norvège, alors qu’autrefois il les avait connues bien différentes.

Mais ce n’est pas à cela que la plupart des critiques prêtaient le plus d’attention. Ils se rappelaient la conférence de Hamsun, et insistaient, par suite, sur les relations entre Solness et Ragnar Brovik. On identifiait volontiers Solness àBjornstjerneBjôrnson,

Et Ibsens kvindetyper norske? par N. Hertzberg, 1893, p. 23.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

et le vieux Brovik à Sverdrup, tandis que plus tard on a identifié Solness à Bismarck et Ragnar à Guillaume II. Plus tard encore, Solness est devenu Gladstone h

Ibsen a dû s'amuser à lire les critiques, et, selon son habitude, il se garda d'intervenir dans les discussions. Il a dû s'amuser, et en même temps être un peu agacé. Aussi fut-il enchanté de lire le compte rendu d’Edvard Brandès 1 2 , où toutes les interprétations symboliques étaient écartées : « Les mots veulent dire exactement ce qu’ils signifient. » Et Ibsen s'empressa d'écrire pour remercier :

Ce que vous pouvez écrire sur mes ouvrages est toujours pour moi du plus grand poids et de grande importance. Et précisément cette fois-ci j'avais particulièrement à cœur de voir les personnages dépeints exactement compris et expliqués, et notamment de voir insister sur leur qualité de personnages réels, comme vous l’avez fait 3 4 .

Au bout de trois mois un journal publia cette note :

On raconte, de source que l'on prétend absolument sûre, qu'Ibsen a déclaré devant des gens dignes de foi qu’il ne comprend pas sur quoi l'on se dispute. Le drame représente tout simplement des gens qu'il a connus, placés, bien entendu, sous un éclairage poétique et poétiquement colorés \

C’est sans doute Ibsen lui-même qui a trouvé ce moyen d’intervenir sans se mettre en avant.

Les critiques étaient d’ailleurs d’accord pour louer l’admirable technique, et le style, etc., du nouveau drame. Ibsen était sacro-saint, et même N. Hertzberg, qui s’inquiétait du tort que pourraient faire à la Norvège des pièces à son avis peu flatteuses pour les mœurs norvégiennes, parlait de l’auteur avec respect et admiration. Et cependant on voit que sa pièce était

1 D’après D. A. Seip, Hundreaarsutgaven , XII, p. 25. Les circonstances

m’ont empêché d’aller lire à Oslo la critique des deux pièces contenues dans le présent volume.

3 Politiken, 22 décembre 1892.

3 Lettre du 27 décembre, Breve, II, p. 199.

4 Morgenbladet, 30 mars 1893, cité d’après D. A. Seip.

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