‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 3 sur 98 · BANQUETS · texte numérisé non relu

BANQUETS

toute fête donnée en son honneur apporterait quelque élément à son œuvre devenait de plus en plus un cliché. Un « Théâtre libre » fut fondé à Vienne, c’est-à-dire une société pour « la littérature moderne », et dont il fut nommé membre d’honneur. Et il fut également élu membre d’honneur d’un Verein für erweiterte Frauenbildung K Puis il alla passer quelques jours à Budapest, pour s’y voir également fêté et joué.

Entre les voyages à Berlin et à Vienne et Budapest, il était rentré à Munich, où l’Association des journalistes et écrivains munichois donna à propos du soixante-dixième anniversaire du prince régent de Bavière une grande fête où les représentants des écoles littéraires anciennes firent défaut, mais où Ibsen fut invité comme hôte d’honneur. Un orateur ayant dit qu’i] devait être pénible pour Ibsen, de trouver en Allemagne tant d’adversaires de sa tendance, il répondit à peu près : « Je ne me soucierais pas d’exister si je n’avais pas d’adversaires ; il n’y aurait plus alors rien à faire pour moi. Mettre les esprits en mouvement est pour moi l’essentiel ; je ne cherche pas le succès, je veux l’opposition, car c’est alors qu’il y a une voie à frayer 2 . » Lorsque le banquet touchait à sa fin, un incident se produisit. Un poète connu comme bon lyrique, mais moins heureux dans ses essais dramatiques, Martin Greif, se leva. Il était connu surtout, et craint, pour l’audace de ses improvisations lorsqu’il était un peu excité. Très nationaliste, il se livra à une violente attaque contre les dramaturges étrangers, et ança contre Ibsen « quelques flèches rhétoriques acérées ». Il y eut sensation lorsque Ibsen frappa sur son verre, demandant ainsi la parole.

Il célébra Munich, ville d’art hospitalière, qui faisait place à

1 Haivdan. Koht, Henrik Ibsen , eit diktar-liv, II, p. 322. V. aussi Aftenposten, 1891, n° 242.

• Dagbladet, 8 mars 1891, dans la collection de coupures de journaux de Halvorsen, à la Bibliothèque de l’Université, à Oslo. La date est sans doute erronée, car la date de la naissance du prince régent est le 12 mars.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

toute valeur, qu’elle fût indigène ou étrangère. Munich en profite certainement, car sa renommée se répand dans le globe entier. On conçoit très bien pourquoi Martin Greif s’emporte précisément contre les dramaturges étrangers, bien que notoirement Greif soit un poète lyrique, et non un dramaturge. Mais lui-même, Ibsen, ne se sent pas atteint par ces attaques, n’ayant pas du tout l’impression d’être à Munich un dramaturge étranger. Il est joué au moins aussi souvent et avec au moins autant de succès et de critique que Martin Greif, et il partagera sans jalousie et fraternellement avec celui-ci ses lauriers !...

Ces paroles pleines de méchancetés à double sens provoquèrent un énorme vacarme, mais le président Michael Georg Conrad réussit par un discours adroit à obliger Ibsen et Greif à se serrer la main devant l’assemblée.

Et Conrad accompagna Ibsen lorsqu’il rentra chez lui, les jambes peu solides. Ibsen s’appuyait sur le bras de Conrad, s’arrêtait souvent, et grommelait : « Qu'est-ce qu’il voulait, ce Martin Greif? Je ne comprends pas. Quelle sorte de drames écrit-il? Des drames sur des gens morts depuis longtemps, qu’il n’a jamais pu connaître. Peut-on écrire des drames sur des gens qu’on ne connaît pas? Quel rapport entre ces morts et Martin Greif? Il n’a qu’à les laisser tranquilles et à dramatiser les vivants tant qu’il voudra. Il dérange maintenant les princes bavarois morts dans le repos de leurs tombes. Quand il en aura fini avec eux, viendront sans doute les Hohenzollern. Il est vrai que les rois morts ne manquent pas. L’histoire est vaste. Mais ce n’est pas là, aujourd’hui, l’affaire du théâtre ! » Et comme Conrad lui objectait : « Mais, cher docteur Ibsen, vous avez pourtant écrit aussi un Catilina », Ibsen répliquait vivement : « Oho ! D’abord, Catilina n’était pas un roi, mais un anarchiste. Et puis, dans ce temps-là, je n’étais pas auteur dramatique, mais pharmacien. Catilina fut le premier essai dramatique du pharmacien. Martin Greif a-t-il jamais été

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