NAISSANCE DE HILDE
pharmacien? Alors! » A cela, dit Conrad, il n’y avait rien à répondre K
Ces déplacements et ces fêtes sont tout ce que l’on sait de la vie extérieure d’Ibsen depuis l’achèvement de Hedda Gabier jusqu’à son départ pour les vacances de 1891, et sa correspondance ni les papiers qu’il a laissés n’indiquent aucun travail en cours. La seule indication que l’on ait est la conversation rapportée par Julius Elias, où Ibsen, après la première de Hedda Gabier à Berlin, confie à son jeune admirateur de quel motif psychologique il a l’esprit occupé à ce moment 1 2 . Il s’agissait de cette disposition observée chez Emilie Bardach à ne désirer la conquête d’un homme que pour le prendre à une autre femme. Ibsen est alors dans sa période dominée par la recherche des cas psychologiques singuliers. Depuis Le Canard sauvage , cela paraît être de plus en plus le point de départ de ses créations dramatiques. Il semble, d’ailleurs, que ce sujet n’a pas été une inspiration soudaine qui lui est venue, ce soir de février 1891, en faisant ses malles. Il méditait sans doute déjà depuis quelque temps cette nouvelle « fantaisie ». Mais il en était au stade où il « rêvait » sur sa future pièce. Le personnage entrevu devait beaucoup évoluer pour devenir la Hilde de Solness. Émilie Bardach s’y est suffisamment reconnue, puisqu’elle a signé « princesse d’Orangia » la photographie qu’elle a envoyée à Ibsen, mais elle a dit que dans Le Constructeur Solness elle avait reconnu Ibsen beaucoup mieux qu’elle-même, et cela était bien vu, car sa contribution au personnage de Hilde s’est peu à peu effacée.
Ibsen, au surplus, trouvait dans la galerie de ses personnages une figure esquissée, qu’il pouvait reprendre. C’était l’une des deux filles qu’il avait données à Rosmer dans ses premières notes pour Rosmersholm : « La cadette : à l’affût ; passions
1 Journal de Conrad, cité par le D r Rudolph I.othar, Ibsen, p 129.
2 Tome XIV, p. 330.
ŒUVRES DE KRISTIANIA
naissantes » Cette fille de Rosmer était devenue Hilde Wangel dans La Dame de la Mer , et a conservé son nom dans Solness. C’est, avec Aslaksen, le second des personnages d’Ibsen qui paraît dans deux pièces différentes. La Viennoise et aristocratique Emilie est ainsi transformée en une jeune fille très norvégienne d’un type moderne qu’Ibsen n’avait guère connu autrefois, bien qu’il l’eût esquissé déjà dans Les Soutiens de la Société; mais il avait dû alors justifier par des circonstances exceptionnelles les audaces de Dina Dorf. On verra qu’il a rencontré plus tard, mais avant d’écrire son nouveau drame, une jeune femme qui lui a aussi servi de modèle.
Hilde a été sans doute, d’abord, le personnage principal du drame futur. Mais, de même que Lovborg avait été, un moment, le personnage principal du drame précédent, qui est devenu Hedda Gabier , de même Solness a fini par donner son nom à la pièce nouvelle. Il est fort probable que l’invention de Solness provient des souvenirs d’enfance d’Ibsen, liés à la tour de l’église de Skien et à l’idée du vertige, à quoi se sont ajoutées les légendes fréquentes au sujet des constructeurs d’églises.
Ces souvenirs furent ravivés en février 1891, par une lettre qu’il reçut de sa sœur Hedvig, et où elle l’informait que des fêtes allaient avoir lieu à Skien pour l’inauguration d’une salle des fêtes. La lettre semblait suggérer qu’il pourrait, à cette occasion, envoyer un poème de circonstance, et c’est à quoi il répondit le 13 mars, s’excusant de n’en rien faire, parce qu’il n’écrit plus de poèmes de ce genre, mais priant sa sœur
de communiquer cette lettre, afin que tous puissent savoir que je suis par la pensée parmi vous, à votre fête, de même que j'ai été si fréquemment par la pensée parmi vous, tant dans vos malheurs que dans vos espoirs de jours meilleurs.