LA TOUR D'ÉGLISE
La ville avait subi un terrible incendie en 1854, et de nouveau en 1886, mais après ce dernier incendie, elle fut reconstruite superbement et une période de prospérité s’ouvrit. Ibsen écrit à ce sujet :
La maison où je suis né, et où j’ai vécu mes premières années d’enfance..., l’église, la vieille église avec l'ange baptismal suspendu sous la voûte, sont brûlés. Tous les plus anciens souvenirs auxquels je pouvais m’attacher..., tout a brûlé.
Comment n’aurais-je pu me sentir profondément et personnellement ému des coups qui ont frappé notre commune ville natale?
Mais vous pouvez croire aussi que j’ai lu avec une vive joie les comptes rendus sur la renaissance magnifique de la ville, qui s'est accrue et a progressé de multiples manières 1 2 .
Cette lettre singulière, où Ibsen s’adresse tantôt personnellement à sa sœur, tantôt collectivement aux habitants de Skien, fut sans doute lue à la fête d’inauguration, et des honneurs furent rendus à Skien le 28 mars à l’occasion de l’anniversaire d’Ibsen, qui remercia *.
C’est le motif de l’heureux incendie qui apparaît ici et figurera dans Solness. Et Ibsen, ramené à ses souvenirs de Skien, a sûrement revu ce qui l’avait le plus frappé. Il l’a longuement raconté dans ses « Souvenirs d’enfance » écrits en 1880 3 . C’était la légende du veilleur qui s’était tué en tombant de l’ouverture située dans la tour de l’église, et d’où il proclamait les heures, et l’histoire de la frayeur causée à sa mère par une bonne qui, par cette ouverture, l’avait penché sur le vide. Les motifs de la tour d’église, du vertige et de la chute fournissaient, avec l’incendie, les éléments essentiels de la fable du futur drame.
Ibsen a dû beaucoup réfléchir, ou « rêver » sur cette légende du veilleur, car peu avant son départ en vacances, il entendit conter la légende du constructeur de l’église Saint-Michel de
1 Breve, II, p. 197.
2 Morgenbladet, 1891, n° 200.
3 Tome I, pp. 366-7.
ŒUVRES DE KRISTIANIA
Munich : effrayé à l'idée que l'énorme voûte de son église ne pourrait pas tenir, cet homme s'était précipité du haut de la tour. Ibsen dit : « Cette légende doit être venue du nord; je crois, du moins, que nous en avons beaucoup de ce genre chez nous. » Et comme on lui disait qu'en Allemagne presque toutes les cathédrales célèbres avaient pareille légende sur le constructeur, Ibsen dit : « Savez-vous pourquoi? » Non, on ne savait pas. Et, après un silence, il déclara : « Les gens ont le juste sentiment que personne ne peut impunément bâtir aussi haut l . »
L'idée d’une Némésis, forme païenne de la conscience du péché, avait toujours hanté l'esprit d'Ibsen, et je crois que le travail de sa pensée se révèle fort bien ici. Ayant une fable dramatique en voie de construction, il en arrive vers juin ou juillet à entrevoir un problème moral qui lui donnera intérêt et sens.
Un fait demeure acquis : le principal personnage masculin sera un architecte, et cela lui convenait fort bien. Lui-même avait écrit autrefois le poème « Projets de construction » 2 , où il bâtissait un « château de rêve », et il avait introduit ce poème dans son recueil de 1871, où il disait vouloir bâtir un « château de nuage », expression qui reviendra plusieurs fois dans Solness, et que j'y ai traduite par « château en Espagne » 3 . Et il se considérait volontiers comme un constructeur. Le peintre Erik Werenskiold a raconté qu'un jour, voyant Ibsen absorbé dans la contemplation de maisons neuves, lui avait dit : « Hé ! vous vous intéressez à l'architecture? — Oui, c’est mon propre métier, » avait répondu Ibsen *.
Et les souvenirs de Skien apportaient encore un autre élé-
1 H. Koht, Heiirik Ibsen, eit diktar-iiv , II, p. 350.
2 Tome III, p. 120.
3 Ce poème modifié ne figure pas dans le tome IX, p. 131, qui devrait être sa place. Je le donne dans le présent volume, p. 245.
i Dagbladet , 1928, n° 68. Cité par H. Koht, op. cit ., II, p. 351.