‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 6 sur 98 · PENSÉE FLOTTANTE · texte numérisé non relu

PENSÉE FLOTTANTE

ment, le motif des poupées. La mère d’Ibsen, cette dame si effacée et devenue piétiste évidemment parce que les difficultés de la vie matérielle et son mari absorbant et ironique avaient en elle étouffé presque toute vie personnelle, avait primitivement un naturel gai, en même temps qu’un goût très vif pour le théâtre. Elle avait conservé une collection de poupées auxquelles elle recourait pour tromper son ennui lorsque Knud Ibsen ne la voyait pas K

Mais comment se relieront ces éléments épars, la future Hilde, encore assez indéterminée, le constructeur qui a le vertige, sa femme qui n’a plus aucun intérêt dans la vie, et pour qui les poupées sont un recours et une sorte de remplacement, et l’incendie qui doit être à la fois un grand malheur et le point de départ d’une période de grande prospérité? Comment tout cela va-t-il se coordonner? Quelle sera la fable, et quel sera surtout le vrai sujet du futur drame? Ibsen n’est pas pressé. Il se contente de « rêver » sur sa pièce et ses personnages.

Ibsen n’était d’ailleurs pas alors en disposition déconcentrer sa pensée sur un sujet bien défini. Elle était trop incertaine. On le fêtait, en Allemagne, comme le chef de l’école littéraire moderne, mais plus encore comme le prophète des temps nouveaux. A Vienne, on l’avait même salué comme homme politique. Et certes, s’il avait toujours eu soin de se tenir à l’écart de la politique proprement dite, son ambition avait bien été d’exercer sur les esprits une influence, et dans ses déclarations publiques, il continuait à faire figure de militant d’extrême gauche, comme dans son discours de Munich, où il dit vouloir l’opposition, « car c’est alors qu'il y a une voie à frayer ». La même tendance lui fait écrire en 1891 sur un album suédois, en un distique : « Aussi loin que mon œuvre met les esprits en branle — s’étendent les frontières de ma

1 Oskar Mosfjeld, Dukkene i Ibsens hv og diktmng, dans Aftenposten, 13 octobre 1939.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

patrie, » qu’il enverra en 1894 à une dame hollandaise 1 2 . Mais en même temps il savait bien que de tels propos s’appliquaient mal à ses dernières œuvres, où le caractère militant s’était fort atténué, s’il n’avait disparu. Et, dans la pratique, il savait bien que ses intentions, en cherchant un sujet de pièce nouveau, n’étaient pas du tout combatives, comme autrefois. Il s’absorbait dans l'étude de cas psychologiques curieux, qui étaient le point de départ, et la raison d’être, au moins primitive, de ses derniers drames. Si quelque idée s'en dégageait ensuite, c’était un surplus. Et une contradiction se développait entre sa réputation acquise et la réalité de ses œuvres nouvelles.

Or, le constructeur sujet au vertige était aussi un être contradictoire, analogue au poisson qui a peur de l’eau, dont l’idée avait tellement amusé Brand enfant, et en présence de cet artiste qui lui ressemblait comme un frère, Ibsen mûrissant se trouvait amené à maint retour sur lui-même, et sur les contradictions de sa propre vie. Une pièce à idée se préparait dans son esprit, et je présume que, vers le moment où il allait partir en vacances, Hilde était passée au second plan, et Solness était en train de devenir le personnage principal de son futur drame.

C’était un voyage en Norvège qu’il se proposait de faire pour la troisième fois depuis son exil volontaire. Il n’avait pas l’idée, cette fois, d'examiner si l'atmosphère norvégienne lui était devenue plus respirable, et s’il pourrait se fixer dans son pays. Il comptait revenir à Munich. Il voulait seulement aller visiter le cap Nord. Pourtant, il fit emballer son mobilier récemment acquis avant de partir 9 .

Il se sentait un peu moins chez lui en Allemagne qu’au temps où il écrivait à Hoffory qu’il avait élargi son sentiment Scandinave jusqu'à un sentiment de race. De « Germain », il était devenu citoyen du monde. Son succès universel avait produit

1 Hundreaarsutgave , XIV, p. 529.

2 D r Rudolph Lothar, Ibsen , p. 143.

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