‹ Œuvres complètes. tome quinzièmeChapitre 53 sur 98 · CHRISTEN COLLIN · texte numérisé non relu

CHRISTEN COLLIN

œuvre du jeune dramaturge ». C’est possible, car il était très bien disposé pour Gunnar Heiberg, mais jamais il n'a traité l'amour avec un tel mépris, ou, du moins, a toujours pris soin de distinguer entre la passion charnelle et ce qu'il considère comme le véritable amour. Si Rebekka, dans son passé, a été une sorte de femelle de proie dans le genre de Julie, elle-même n’appelle « amour » que le sentiment qu'elle a éprouvé depuis que Rosmersholm l'a transformée.

Et Ibsen ne pouvait reconnaître sa manière dans ce drame si différent des siens, et dont le genre est difficile à définir. On ne peut le dire, en effet, réaliste ou naturaliste, puisque tous les personnages parlent tous dans le même style, et qu’il n’y a pas de couleur locale. Ils peuvent être de n'importe où, et de 1830 aussi bien que de 1894. Antonio n’est pas un nom norvégien. Ils sont schématiques, présentés avec une simplification qui réduit leurs caractères aux traits qui sont utiles pour mettre en évidence l’idée de la pièce. Bref, ils sont des abstractions. Le seul personnage observé avec quelque détail est le vieux mari du premier acte, type très simplifié, lui aussi, de bourgeois philistin cynique et répugnant. Le talent de l’auteur a surtout consisté à donner une impression de vie intense avec ces marionnettes. Et cependant on sent que la pièce est écrite par un naturaliste. Cela tient un peu à la facture du détail, ainsi qu’au rôle du vieux mari. Cela tient surtout à l'idée même et à la tendance qu’elle révèle. C’est ce que comprit un jeune écrivain qui trouva dans la réclame faite au Balcon l’occasion de mener campagne contre toute la littérature récente en Norvège et en Danemark.

Christen Collin, né en 1857, venait de se voir refuser une chaire de professeur à l’Université, ce que lui-même estimait juste, parce que son bagage de production personnelle avait été jusqu’alors assez mince : quelques articles de journaux et de revues sur Taine, Renan, « la théologie de Zola, » etc. Il était de culture occidentale, c’est-à-dire française et surtout anglaise.

ŒUVRES DE KRISTIANIA

Il avait subi une crise religieuse analogue à celle de Bjornson, c’est-à-dire que, libéré du dogme, il conservait un esprit chrétien. Il était ce qu’il appelait un « chrétien libre penseur ». Très national et homme de gauche, et socialisant sans s’inscrire au parti socialiste, il était de nature optimiste, ardent pour le progrès social, mais soucieux avant tout du progrès de la moralité générale. Darwin, Spencer et Stuart Mill étaient les auteurs qu’il invoquait le plus souvent, et Shelley était son poète favori. Grand admirateur de Bjornson, dont l’action et l’œuvre littéraire, coordonnées, lui semblaient tendre aux fins qu’il souhaitait, il avait fait, en 1889, une première tentative, pour se rapprocher de son héros, car il avait le désir d’étudier un grand homme de près. Mais il était trop indépendant, et avait été rebuté. La correspondance reprit en 1891, et l’amitié entre eux deux fut ensuite sans nuages jusqu’à la mort de Bjornson. Celui-ci n’est d’ailleurs pas intervenu dans la polémique soulevée par Collin, bien que les thèses présentées contre la littérature nouvelle fussent parfaitement conformes à ses propres idées. Collin n’avait pas besoin de défenseur. Bjornson s’est contenté de l’encourager et de l’approuver hautement dans ses lettres, en lui conseillant de continuer et de répondre à tous les adversaires. Mais il n'était pour rien dans l'intervention de son jeune ami, en qui, d'ailleurs, il admirait une nature trop indépendante et naïvement spontanée pour se laisser diriger. « Vous ne faites jamais rien qui ne soit de vous-même, » lui avait-il écrit peu avant le début de l’attaque *.

Avec une belle audace, Chr. Collin généralisa tout de suite la question, et s’en prit à toute la littérature récente, norvégienne et danoise, et seulement aux écrivains les plus importants, auxquels il reconnaissait lui-même un réel talent. Il publia une étude en trois parties sous le titre : « Écrivains et

1 Bjôrnstjerne Bjornsons og Christen Collins Brevveksling , avec préface de Jean Eescoflîer.

« iUd., p. «7.

Page 1