LA LITTÉRATURE SAINE, SELON COLLIN
Garborg il oppose les exemples de sérénité même joyeuse dans le malheur que présente la littérature norvégienne depuis les anciens skaldes jusqu’à Wergeland, et son analyse critique, jusqu’ici fort serrée et pénétrante, fait place à une doctrine positive qui lui est inspirée par ses goûts personnels et ses préoccupations du moment. Sa conception s’associe avec son admiration pour Bjornson, qui est à la fois artiste et homme d'action, et dont l’œuvre littéraire est au service de son action. A chaque époque, dit Collin, correspond une forme d’art prépondérante. Au dix-neuvième siècle réaliste doit dominer la littérature réaliste, roman et théâtre, Bjornson pratique les deux. Les naturalistes les pratiquent aussi, bien que sous une forme malsaine, car ils subissent tout de même l’influence de leur temps. Mais l’art sain, aujourd’hui, c’est la description de la réalité à la façon de Bjornson. L’art doit être un agent de civilisation, et sa forme suprême, à l’heure actuelle, est l’œuvre de Bjornson. Dans une lettre à celui-ci, il dit même naïvement : « Songez quelle position la Norvège aurait eue dans l’Europe fin-de-siècle, si Ibsen, Lie, Kielland et Garborg avaient suivi des voies parallèles à la vôtre, et si vous aviez déversé sur l’Europe un flot colossal d’idéalisme nordique enneigé, d’un vigoureux réalisme K »
La position de Collin à l’égard de l’œuvre d’Ibsen est curieuse. Il le place très haut comme artiste. Mais il rend également justice au talent de Flaubert, de Maupassant et de Zola, ainsi que de Garborg et de Gunnar Heiberg. Ce n’est pas cela qui l’empêcherait de condamner comme malsaines des pièces qu’il admire pour leur puissance dramatique. Toutefois son jugement sur le théâtre d’Ibsen est assez hésitant.
Il estime souvent qu’Ibsen est un de ces « chanteurs des défaites » qui « mettent nos défaites en évidence, moins pour
1 B). Bjôrnsons og Chr. Collins brevveksling , pp. 115-116.
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nous avertir que pour nous disposer à en jouir. C’est cela qui fait qu'une grande partie de l'œuvre d'Ibsen est décadente 1 ». Ibsen, comme Balzac et Zola, aime les a monstres grandioses », et il fait, par exemple, de la violente passion de Rebekka pour Rosmer une manifestation de la puissance de son caractère et de cette force de volonté qu'elle regrette ensuite d’avoir perdue. Collin n'a pas de peine à multiplier de tels exemples qui font apparaître Ibsen comme un écrivain a décadent », selon la définition que le jeune critique a donnée de ce mot.
Et en même temps qu’il se sent comme dépité de voir un si grand écrivain ne pas répondre à son idéal, Collin est obligé de reconnaître qu’Ibsen est parfois moraliste précisément d'une façon qu'il estime hautement louable, comme dans la conclusion heureuse de La Dame de la Mer , obtenue par l’application du principe de « la liberté sous la responsabilité », ou bien d’admettre que les tendances « décadentes » sont souvent atténuées, sinon effacées, par le revirement de tel personnage, comme on le voit avec Rebekka. Il trouve donc qu’Ibsen est plein de contradictions, qu’il est une énigme, un être à double aspect, ou « à vue double » (ivesynet) , un peu à la manière des romantiques allemands, tels que Tieck et Heine.
Collin s’est attaché toute sa vie à découvrir le mot de cette énigme, et a laissé dans ses papiers le brouillon d’un article sur le poème « Sur les hauteurs désertes », qu'il venait d'écrire lorsqu'il est mort en 1926 2 . Il y cherchait quelle était la conception d’Ibsen au sujet de l’art et de la liberté de l’artiste. Le poème, dit-il, serait « un monument sur une lutte dans l’âme du poète entre deux directions de vie, peut-être même entre deux aspects de sa nature ». Et dans sa conclusion il indique
1 Kunsten og Moralen, p. 42.
* Publié dans Edda, 1928, pp. 34-42. Le poème « Sur les hauteurs désertes » est dans le tome V, p. 269.
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deux alternatives, mais penche nettement vers cette interprétation :
Vraisemblablement il pense sincèrement ce qu J il fait dire à son héros à la gloire de la libre vie sur les hauts plateaux :
7 ct, sur les hauteurs , fai Dieu et liberté .
Et pourtant, il avait dûment relevé la phrase essentielle du poème, où Ibsen dit que son héros (?) est finalement atteint d’une sorte de sclérose de l’esprit, en sorte que le poème semble une critique de la tour d’ivoire de Flaubert, critique conçue à peu près à la façon de Collin lui-même. Cette troisième interprétation, Collin ne l’a pas aperçue. Et il n’a pas non plus tenu compte des nombreux passages des poèmes d’Ibsen où est affirmé le rôle du poète comme interprète de la pensée populaire 1 , ce qui est peu compatible avec la conclusion de Collin. En fait, Ibsen s’est toujours montré, dans son œuvre même, préoccupé de hauts problèmes,, envisagés sur un plan transcendant. Et la question de l’art pour l’art est de celles auxquelles il s’est intéressé particulièrement, comme on le voit dans ses poèmes Dans la galerie de tableaux , Sur les hauteurs désertes y et dans La Comédie de V Amour. Il inclinait certainement alors vers des idées assez voisines de celles de Collin et de Bjornson. La différence entre lui et son camarade Bjôrnson consiste en ce que celui-ci considère l’art en homme d’action plus directe et pratique, tandis que les réflexions d’Ibsen sont d’un ordre plus spéculatif ou transcendant.
Toutefois, en 1894, lors de la polémique provoquée par Collin, la pensée d’Ibsen avait évolué. Ses drames étaient de moins en moins des pièces « à problèmes », on peut dire qu’il en posait ou en suggérait encore, et il s’en posait à lui-même, mais répondre était de moins en moins son fait. En ce qui concerne l’art, l’incompréhension qu’il avait constamment rencontrée l’avait
Voir la plupart de ces passages rappelés pp. 40-42.
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rendu sceptique à l'égard de l’influence qu’il pouvait exercer. Il s’était détourné de plus en plus de l’art expressif d’idées, et à l’art exigeant et absorbant il opposait désormais la vie. Après s’être dévoué à son œuvre avec abnégation, il se demandait s’il valait la peine de la sacrifier ainsi. Dans le « Brand épique », Ejnar, défenseur de l’art pour l’art, dit :
je crois au droit de l’âme à jouir de la vie,
et au droit de la voix au chant pour le chant même h
L’art et la jouissance de la vie sont ici unis dans une opposition commune contre l’abnégation de Brand pour son œuvre. Ibsen les avait unis aussi dans ses « Projets de construction ». Mais il s’est ensuite consacré à l’art avec un dévouement pareil à celui de Brand pour son apostolat, et la vie et l’art, unis dans l’enthousiasme juvénile d’Ejnar, sont devenus pour Ibsen inconciliables. La question ne se présentait donc pas à son esprit de la même façon que pour Collin. On ne saurait douter cependant que, grand liseur de journaux comme il l’était, il ait suivi passionnément la longue suite des articles sur « l'art et la morale ». Il n’a exprimé, que j 3 sache, aucun avis. Mais il a dû sentir chez le loyal Collin une sorte de malveillance instinctive à son égard, et un jour, à la Société des gens de Lettres norvégienne, un vote fut émis pour désigner Collin à quelque fonction, la voix d’Ibsen fut la seule qui lui manqua 3 .
Quel eût été l'avis d’Ibsen sur le fond de la querelle, s’il s’était prononcé? Il était plein de contradictions. Ses tendances anciennes subsistaient, même sur les points où l'expérience et des sentiments nouveaux les avaient le plus altérées. Le « J’interroge surtout » était devenu chez lui un système, sans doute développé par le travail du dramaturge, habitué à tout considérer successivement avec les yeux de ses différents person-
1 Tome VII, p. 214. V. la plupart de ces passages rappelés pp. 40-42.
5 Raconté par Collin à Jean Lescoffier.
contradiction n’est pas objection
nages. Il jouait avec les idées et n’éprouvait pas le besoin de conclure. C’est pourquoi sa pensée paraît tellement insaisissable. Les contradictions ne le gênent nullement. Interrogé directement, il aurait pu hautement louer Collin et se moquer de lui, et si on lui avait fait observer que cela ne constituait pas une réponse claire, il aurait conclu par une boutade, telle que celle qui est contée par Julius Elias à la fin d’une conversation sur un tout autre sujet l .
Elle a eu lieu à Berlin, en 1889, à ce dîner où Ibsen avait convié six ou sept acteurs et critiques, après la première de La Dame de la Mer . Ibsen était très en train, et circulait autour de la table, remplissant les verres de champagne, tout en écoutant les propos tenus. Â un moment il s’assied, et ce dialogue entre lui et Paul Marx a été noté par Elias :
Ibsen : Mais, mes chers amis, vous êtes là qui parlez de Ta venir avec une espérance passive. Levez-vous, affirmez vos individualités, et forgez l'avenir. Façonnez-le selon le désir de vos cœurs ! Il y a eu autrefois des révolutions politiques... L'avenir amènera la révolution humaine. Les recrues ne viendront plus alors au champ d'exercice; ils diront simplement : « Non, merci, nous ne voulons pas de ça !... » et ils iront chez quelque bistrot voisin.
Marx : Mais... alors ils seront fusillés comme déserteurs.
Ibsen : Mes chers amis, quel mal y a-t-il à cela?
Marx : Évidemment, les individus sacrifiés ne compteraient pas beaucoup. Mais alors, cher Ibsen, ce doit être les hommes supérieurs et les autocrates, comme Bismarck, par exemple, qui se réclament le plus de vous.
Ibsen : Ah ! non ! Des gens comme ceux-là devraient être tués les premiers ; comme les recrues il faudrait les mettre devant le peloton d'exécution.
Marx : Vraiment? Pourquoi?
Ibsen : Parce qu’ils écrasent et asservissent les individualités d'autres gens.
1 Julius Elias, Henrik Ibsen und die Andern (Vossische Zeitung , 25 décembre 1921), rapporté ici d’après A. E. Zucker, op, cit ., p. 253.
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Marx : Mais ceci est en contradiction avec ce que vous avez dit d'abord !
Ibsen : Mon cher Marx, avez-vous jamais été jusqu’au bout d’unè idée sans rencontrer des contradictions ?
Et voilà que la contradiction devient presque le signe de la vérité. Collin aurait sans doute trouvé bien insuffisante son expression d'homme « à double vue » pour qualifier le Sphinx.