‹ Œuvres complètes. tome septièmeChapitre 10 sur 135 · IBSEN FAIT SENSATION · texte numérisé non relu

IBSEN FAIT SENSATION

de Tendroit, Langeland, il lui conta cette anecdote Enfin, il arrive le 11 juillet à Sunelven, ou plus exactement à Hellesylt, le petit port de cette commune, qui ne figurait pas sur son itinéraire primitif, et où il est resté plus longtemps qu'en aucun autre endroit : cinq jours. La descente de Fortun et le séjour à Hellesylt sont les deux moments de son excursion qu’il a lui-même désignés à Henrik Jæger comme présents à son esprit lorsqu’il a composé Brand

Hellesylt est un petit port marchand au fond d’un fjord étroit dominé des deux côtés par des monts rocheux très escarpés, presque à pic par endroits, qui s’élèvent à plus de mille mètres, c’est-à-dire plus hauts que le fjord n’est large. Du bateau, quand on arrive par le fjord, on voit devant soi un mur de montagne qui se dresse aussi haut que les murs des côtés, mais qui ne plonge pas, comme ceux-ci, directement dans la mer. Il est comme un rideau précédé d’un étroit proscenium. Au centre, l’embarcadère. Un peu à droite, sur un mamelon, l’église. Au fond, une rue bordée de maisons basses. Quelques maisons aussi à droite, presque au bord de l’eau. Et quand le bateau s’approche assez près, on s’aperçoit que le fjord se prolonge à gauche en une petite anse, jusqu’alors cachée par un cap, et qu’il y a là encore deux ou trois maisons sur une plage de galets. Cet endroit, qui s’appelle Korsbrekke, est complètement séparé de Hellesylt, le rideau de fond, entre les deux, ne laissant que juste assez de place pour la route

1 Elle m’a été répétée, d’après Lange] and, par MM. Lillebô et Syltevik, qui croyaient qu’elle avait eu lieu lorsque Ibsen a quitté Hellesylt. Mais comme il en est parti par le vapeur, elle doit être évidemment reportée à son arrivée.

9 Sur le séjour d’Ibsen à Hellesylt, je me suis servi de l’article de Halvdan W. Freihow, Fraa Ibsen studium ( Syn og Segn, 1930), mais surtout de mes conversations sur place avec MM. Lillebô et Syltevik en 1929. Pour l’ensemble de ce chapitre je me suis servi de l’article de M. K. Visted, Aftenposten , 1931, nOB 55 et 56, qui reste utile, même après que les notes d’Ibsen, qu’il n’a pas connues, ont apporté des précisions inespérées sur l’itinéraire et l’horaire d’Ibsen.

ŒUVRES D’ITALIE

entre lui et la mer. On devine que cette route monte, à droite et à gauche, à travers un pays cultivé.

La vie était bien misérable, en 1862, dans une pareille bourgade, surtout si r on en juge par les maisons, — toutes en bois, naturellement. La plupart étaient encore bâties à la mode antique de la rôgstue, avec une dalle au centre pour le feu, et un trou dans le toit pour l'évacuation de la fumée. On y trouvait pourtant parfois des poêles 1 Une seule maison avait un premier étage. C'était la station de relais, et elle existe encore. C'est là, naturellement, qu'Ibsen descendit d'abord. Les autres maisons, une vingtaine peut-être, ont à peu près toutes disparu. Le vapeur Sôndmôre faisait le service deux fois par semaine entre la petite ville d'Aalesund et Hellesylt : c'était à peu près le seul lien du petit port avec le monde extérieur, car la route ne conduisait à aucun endroit tant soit peu important. On conçoit que, dans un pareil trou, un voyageur ne pouvait passer inaperçu. Ibsen fit sensation à ce point que, par tradition, le souvenir de son passage subsiste encore, et naturellement, s'est amplifié. M. Lillebô, ancien instituteur qui a réuni des documents sur l'histoire locale, pensait qu'Ibsen avait dû rester quatre semaines à Hellesylt, et comme je lui disais que cela était peu croyable, et que Mme Ibsen m'avait dit ellemême que tout son voyage n'avait duré que « peu de semaines », il m'accorda que le séjour avait pu être moins long, mais sûrement pas inférieur à quinze jours.

Ibsen entra sans doute tout de suite en relation avec un homme singulier, Knud Stadeim, qui avait la ferme de ce nom située à un kilomètre au delà de Korsbrekke, en même temps qu'il était forgeron. Knud Stadeim, en effet, curieux de sa nature, avait coutume, toutes les fois qu'un étranger arrivait dans le pays, d'aller vers lui sans l'aborder, et de chercher à se faire remarquer, de façon à provoquer une conversation. Il

1 Ole Barman, Erindringer fra 1861 tii 1867, Trondhjem, 1904, p. 2 7.

LES SUNELVIENS

avait quelque instruction, et même on savait dans le canton qu’il « lisait Voltaire ». Cela veut dire, je suppose, qu’il possédait un ou deux volumes d’une traduction danoise du dixhuitième siècle, où les œuvres de Voltaire étaient assez répandues en Norvège, surtout parmi le clergé l. Ce forgeron grand liseur était un esprit inquiet. Il allait souvent voir le pasteur Ole Barman, et causait longuement avec lui, parlant surtout de religion. Il tendait au déisme, mais surtout discutait et questionnait. « Les idées de Voltaire, de Rousseau et de Hume revenaient toujours », dit le pasteur. Knud Stadeim ayant un jour servi de cocher à un médecin étranger à la localité, n’avait pas manqué de profiter de l’occasion pour l’interroger aussi, et ce médecin avait raconté les propos du forgeron philosophe dans Morgenbladet. L’article se terminait par les mots : « C’était un libre penseur. » Lorsque le pasteur Barman eut montré à Stadeim cet article, l’homme se tut longtemps, puis il dit : « Le médecin n’aurait pas dû écrire ça. Il y a une différence entre avoir décidément conclu et chercher la vérité. » Ibsen fut sans doute enchanté de rencontrer et de pouvoir étudier un type comme celui-là, avec qui, de plus, il se sentait intellectuellement en sympathie, et cette nouvelle connaissance l’a peut-être décidé à rester dans le petit port plus longtemps qu’il ne l’avait prévu.

Car il semble bien en avoir pris tout de suite la résolution, sans quoi on ne s’expliquerait guère qu’il ait quitté la maison de relais pour aller s'installer à Korsbrekke ; du moment qu’il prenait le parti de rester quelques jours, au contraire, cela pouvait faire une économie qui en valait la peine. Il fit d’autres connaissances, notamment celle de l’instituteur Knud Syltevik, plein de souvenirs locaux, et qui aimait les raconter. Beaucoup de ces histoires pouvaient passer pour des légendes, qu’Ibsen aurait dû noter, puisque c’était le but de son voyage.

1 Voir Francis Bull, Fra Holberg til Nordal Brun , Tillœg ,

ŒUVRES D'iTALIE

Mais il paraît avoir oublié le folklore à Hellesylt, d'où il n'a pas rapporté de dessin non plus. Ce sont les gens qui l’ont intéressé. Sans but défini, en amateur, il s'est livré à une étude de psychologie populaire ; sans but défini, car ce n’est pas cela dont il avait besoin, à ce moment où il voulait achever, aussitôt rentré à Kristiania, la Comédie de V Amour , et où il n'avait pas d'autre projet de pièce un peu poussé que les Prétendants à la Couronne. Quel était donc le caractère dominant chez les Sunelviens? D’après M. Nils Syltevik, fils de l'instituteur qu’ Ibsen a connu, ils se distinguaient par leur tendance rationaliste, d'une part, dont Knud Stadeim 1 n'aurait été qu’un exemple plus nettement accusé, en même temps que par une disposition particulièrement marquée à chercher des compromis, et son père Knud Syltevik était un bon représentant de ce goût des solutions moyennes décrit au commencement du cinquième acte de Brand dans la scène entre l’instituteur et le bedeau. C'est dans la population même de Hellesylt qu’Ibsen aurait trouvé le modèle de la paroisse de Brand. Et le jugement de M. Nils Syltevik sur la psychologie de ses compatriotes paraît, en somme, confirmé par le pasteur Barman, lorsqu’il dit que les gens de Hellesylt « sont paisibles et modestes, et réfléchis dans toute leur allure », en sorte qu'ils contrastent avec leurs voisins de Horningdal, qui sont vifs et volontiers braillards 2.

On comprend qu’Ibsen ait pu, même en cinq jours seulement, faire une moisson d'observations qui lui ont servi plus tard. C'était possible dans un milieu aussi restreint, où l'on a tôt fait de se mettre au courant, si l’on a la chance de tomber d’abord sur de bons informateurs. Mais il fréquenta surtout Knud Stadeim et Knud Syltevik et deux autres habitants que l'on m'a nommés, et dans ses conversations dont le thème

1 Ole Barman, loc. cit„ p. 25.

2 Ibid. y p. 9 et 11.

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