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CHAPITRE III D'EKEBERG AU LAC DE NEMI

Quittant la pauvre maison qu’il habitait au pied de la colline d’Ekeberg, Ibsen partit de Kristiania le 5 avril et trouva Copenhague toute fiévreuse de la guerre parvenue, en son troisième mois, au moment décisif. Il y était encore le 18 avril, jour de la défaite définitive du Danemark par l’assaut de Dybbol. Mais on ne sait presque rien sur son séjour. Il revit sa femme et son fils Sigurd, qu’il avait envoyés rejoindre Magdalene Thoresen dès novembre de l’année précédente, ce qui semble indiquer qu’il avait d’abord espéré s’en aller beaucoup plus tôt. Il a dû lire, à son arrivée, la critique plutôt malveillante que Clemens Petersen venait de publier sur les Prétendants à la Couronne, et c’est peut-être ce qui l’a détourné d’aller voir le critique ami de Bjôrnson, car ses lettres semblent bien montrer qu’il ne l’a jamais vu. Il aurait pu rendre visite à Johanne Luise Heiberg, qui l’avait reçu douze ans plus tôt, mais il a dû se contenter de la voir dans la Dina d’Oehlenschlager l, car, lorsqu’il a été de nouveau reçu chez elle six ans plus tard rien n’indique une rencontre intermédiaire. Il semble donc s’être terré, soit parce qu’il fuyait les gens, soit, peut-être,

1 Robert Neiiendam, mcnnesker bag masker , p. 121.

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tout simplement parce qu’il n’avait plus de costume présentable. Et le 20 avril, laissant sa femme et son fils, il prit le bateau pour Lübeck, afin d’aller se rendre compte, en fourrier, de la façon dont la vie s’organiserait à Rome. Au moment des adieux, Magdalene Thoresen, encourageante, lui dit qu’il y aurait du changement, et que tout irait mieux bientôt h

De ces quinze jours passés à Copenhague il existe une trace écrite. Le 17 avril, Ibsen adressa une courte lettre à Bernhard Dunker, où il disait : «Aussitôt arrivé à Rome, je commencerai un nouveau drame en cinq actes, que j’espère terminer au cours de l’été *. » Pressé de produire, et se faisant des illusions, à son ordinaire, sur le temps qui lui serait nécessaire pour écrire une pièce, il se hâtait de prendre date, et prévenait l’homme qui avait le plus d’influence au « Théâtre de Christiania », le sachant, d’ailleurs, assez bien disposé pour lui.

Si pressé fût-il, Ibsen n’aurait tout de même pas conçu l’espoir d’achever « au cours de l’été » le drame en question, si le plan n’en avait été déjà établi, au moins dans les grandes lignes. C’était encore un drame historique sur un pirate des îles Féroé, sorte de viking attardé du seizième siècle, Magnus ou Mogens Heinessôn. Le sujet lui a sans doute été signalé par M. Birkeland, qui s’occupait de la publication d’anciennes archives, dont le dernier fascicule, comprenant la période 1579-1588, renfermait une série de documents relatifs à ce personnage1 * 3, et qui comptait écrire sur lui une étude 4. Il avait pris quelques notes sommaires que l’on a retrouvées plus tard avec le manuscrit de son « Brand épique ». Ce n’était pas là, évidemment, une matière conforme au programme nouveau qui lui avait fait écarter, en 1858, les Prétendants à la

1 L. Dietrichson, Svundne Tider, I, p. 336.

- Breve, I, p. 86.

3 Norske Rigsregistranter , -et bind, *et hefte.

4 Renseignement donné par le professeur Ludvig Daae et rapporté par Halvdan Koht ( Ejterladte Skrifter, I, p. xxiv).

MOGENS HEINESSON

Couronne. Il ne recourait à Mogens Heinesson que parce qu’il lui fallait tout de suite un sujet, aussi l’a-t-il abandonné sans hésiter dès que l’idée d'autres œuvres s’est présentée plus spontanément à son esprit. Mais après Brand, lorsqu’il sera de nouveau, en 1866, c’est encore à Mogens Heinesson qu’il pensera d’abord.

Mogens Heinesson avait fait au Groenland une expédition fameuse, et il a été célébré comme un héros aux Féroé, qui furent le principal centre de ses exploits, tandis qu’en Norvège et en Danemark il a eu, suivant les périodes, des partisans et des détracteurs. Il semble qu’aujourd’hui son histoire mieux connue permet à la fois d’admirer son audace et d'approuver l’inimitié d’un sage administrateur comme Valkendorf, qui ne paraît d’ailleurs avoir eu contre lui aucun motif d’hostilité personnelle. Mais la vie audacieuse du corsaire était bien faite pour intriguer la curiosité d’Ibsen, et lui laisser une grande liberté dans sa composition.

On peut, au moins avec une grande probabilité, deviner comment Ibsen avait conçu son drame. La vie du pirate 1 pouvait le tenter de deux façons. D’abord, par son mariage avec une fille noble de Bergen, dont il avait séduit la sœur. Ce fait provoqua une série d’actions judiciaires qui devaient entraîner la peine capitale, non pas tant à cause de la séduction et de l’enterrement clandestin de l'enfant qui en était résulté, qu’à cause du sacrilège que constituaient, selon les idées du temps, les relations sexuelles avec deux sœurs. Mogens Heinesson sut échapper par des moyens dilatoires et un jeu d’intrigues aux conséquences de son acte (1583).

Le second thème est la mort même du corsaire norvégien, qui eut la tête tranchée à la suite d’un jugement obtenu dans des conditions peu régulières par son ennemi tenace, le ministre

1 V. Troels Lund, Mogens Heinesôn. Ludvig Daae a aussi écrit plus sommairement sur lui, pp. 99-124 de Et kornbaand til Jul (1869).

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Christoffer Valkendorf. Celui-ci ne fut pas long à profiter de la mort de Frederik II, roi de Danemark et de Norvège, qui avait toujours protégé Mogens Heinessôn, et de la minorité de Christian IV. Frederik était mort le 4 avril 1588, Mogens fut exécuté le 18 janvier 1589. Mais un ami et la veuve du pirate obtinrent bientôt sa réhabilitation, et Valkendorf dut payer une forte amende, et peu après se démettre de ses fonctions.

Ibsen n'a pas choisi entre les deux drames possibles. Il les a pris tous les deux. Cela paraît, du moins, résulter assez clairement des textes. D'une part, en effet, les onze notes qu’il a prises d’après le recueil de documents que lui avait signalé M. Birkeland sont relatives à la période 1578-1583, qui est celle de la séduction des deux sœurs et des procès qui ont suivi, tandis qu’il négligea complètement les six ou sept passages datés de 1584 à 1587, — sans parler des renseignements officiels concernant la dernière année et la mort du pirate, lesquels ne devaient paraître que dans le tome suivant de la publication. Ce choix suggère que les relations de Mogens Heinessôn avec les deux sœurs Margrethe et Sophie Gyntersberg devaient tenir une grande place dans le drame projeté, puisque Ibsen n’avait besoin de memento que pour les faits et dates de ces années-là.

C’est une histoire mal éclaircie, où l’on voit la sœur aînée, Margrethe, qui a réussi à cacher son aventure, et est mariée depuis deux ans, accuser soudain son ancien amant. Le dramaturge avait beau jeu pour interpréter à son aise. Ibsen a montré une singulière prédilection pour ce motif de l’homme successivement amoureux de deux sœurs. Déjà dans Catilina , il explique la haine amoureuse avec laquelle Furia poursuit le chef de la conjuration parce qu’il aurait autrefois séduit sa sœur, qui se serait tuée ensuite par désespoir. Dans Madame Inger d’Ostraat , la situation est tout d’abord exactement la même entre Eline et Nils Lykke qu’entre Furia et Catilina. La différence est grande par la suite, parce qu’Eline apprend seu-

MOGENS HEINESSÔN

lement après avoir été séduite à son tour que son amant est précisément l’homme dont sa sœur avait été victime, et à qui elle avait voué, sans le connaître, une haine mortelle. Et dans la Fête à Solhaug , le même motif se retrouve, sous une forme très adoucie, lorsque Gudmund, revenant chez Margit, devient amoureux de Signe. Ibsen était donc pour la quatrième fois en présence de cette situation dramatique.

D’autre part, on sait positivement que la séduction de Sophie, la dénonciation de Margrethe, et les actions judiciaires consécutives ne devaient pas constituer la trame de la pièce, dont le sujet essentiel était la condamnation finale de Mogens Heinesson pour des raisons d’un ordre tout différent. Lorsqu’il songeait, en effet, après Brandy à reprendre son drame sur le corsaire, Ibsen écrivit à Fr. Hegel que le sujet de sa nouvelle pièce serait tiré du temps « de la jeunesse du roi Christian IV 1 2 », et pour écarter un malentendu provoqué par cette expression, il précisa dans une nouvelle lettre : « La pièce ne traitera pas de la jeunesse de Christian IV ; mais la matière est tirée de ce temps-là *. » Il n’aurait pas désigné l’époque en ces termes, évidemment, si son drame avait dû comprendre les événements de 1578-83, les seuls qu’il avait notés, puisque le roi de Danemark et de Norvège était alors Frederik II, et y est personnellement intervenu. Charles IV, qui lui a succédé en avril 1588, à l’âge de onze ans, n’a joué aucun rôle dans les affaires de Mogens Heinesson.

Le drame traitait donc de la condamnation et de la mort du héros féroien, mais présentées de façon à y mêler le souvenir des séductions antérieures. Ibsen pouvait, par exemple, développer une action de sa femme Sophie, et peut-être de sa belle-sœur Margrethe, action qui n’apparaît pas dans les documents, mais qui est parfaitement compatible avec eux, et même

1 Lettre du 7 mars 1S66. L. C. Nielsen, Frederik V. Hegelt II, p. 294.

2 Lettre du 2 novembre 1866, Brève, I, p. 146.

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suggérée, au moins en ce qui concerne Sophie, par la réhabilitation qu'elle a ensuite obtenue. Cette intrigue de famille se confondait sans doute avec les machinations de Chr. Valkendorf, qui se renseignait peut-être auprès de Margrethe, et se faisait l'instrument de sa vengeance, parce qu'il voulait se débarrasser de l'effronté pirate.

Mais ceci ne concerne que le scénario. Quelle était l'idée du drame? On peut dire, avec une grande probabilité, que cette idée devait être mise en évidence par le contraste entre les caractères de Mogens Heinessôn et de Christoffer Valkendorf. L'incompatibilité de leurs natures était, en effet, saisissante, et bien faite pour intéresser Ibsen. Elle n'était pas sans analogie avec l’opposition Skule-Haakon. Mogens est le personnage héroïque, un peu poète, et que l'on serait naturellement porté à préférer, mais dont l'action désordonnée, en définitive, n'est que vaine agitation dans la poursuite de buts personnels, tandis que Valkendorf, l'homme de bureau d'apparence froide, et qui semble poursuivre le corsaire sympathique avec une patiente rancune, sait être généreux et agit utilement. Or, Ibsen était le mineur qui frappe longtemps au même endroit. Il pouvait reprendre des situations ou des caractères analogues pour les mettre successivement au service d’idées semblables ou très différentes, voire opposées. En Skule et Haakon, il avait vu l'image du contraste qui existait entre lui et Bjôrnson, mais les Prétendants à la Couronne n’avait pas épuisé l'intérêt de cette étude. Lorsque son ami M. Birkeland lui avait signalé l'histoire de Mogens Heinessdn, il l’avait accueillie volontiers, parce qu'elle lui offrait l'occasion de montrer quelque autre aspect de ce contraste, qui absorbait alors sa pensée. L’attachement de Sophie et la vengeance de Margrethe n'étaient sans doute pour lui qu'un moyen d'aiguiser le conflit.

Mais des émotions nouvelles le détournèrent bientôt de ce projet dramatique. A Copenhague, il pensait à la guerre et au devoir que la Norvège n'avait pas rempli. C'est peut-être à

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