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LE NORD ET LE MIDI

Copenhague qu’il a composé le poème « Motif de confiance ». Et le lendemain de la lettre à Dunker, ce fut Dybbôl, et seize jours plus tard, il était à Berlin, le 4 mai, lorsque le roi de Prusse y fit son entrée triomphale, et il vit « les canons danois traînés dans les rues par le peuple en délire, qui crachait dans leurs gueules brisées 1 ». Ce spectacle le hantera longtemps. Il y reviendra fréquemment dans sa correspondance, et encore six ans plus tard 2.

On peut trouver singulier qu’il ait pris la route Lübeck-Berlin. Bjôrnson lui avait sans doute recommandé la route Hambourg- Hanovre-Dresde que lui-même avait conseillée à sa femme lorsqu’elle devait le rejoindre à Rome 3. C’est évidemment afin de visiter les théâtres qu’il s’est arrêté une dizaine de jours à Berlin. Il poursuit ensuite plus rapidement son voyage, et passe les Alpes le 9 mai. C’est lui-même qui a donné cette date dans un discours qu’il a prononcé le Ier avril 1898 \ et il se la rappelait parce que ce jour-là était pour lui un souvenir inoubliable. Il dit :

Au-dessus de hautes montagnes étaient accrochés des nuages comme d'immenses rideaux sombres, et après avoir passé sous ces montagnes, à la sortie du tunnel, nous nous trouvâmes soudain à Miramar, où la beauté du Sud, une clarté étrangement limpide, brillante comme du marbre blanc, se révéla subitement à moi, et imprégna toute ma production ultérieure, même si tout n'y a pas été beauté.

On voit que les émotions de son voyage ont été variées autant qu’elles ont été fortes. Il était peintre, et, vingt-quatre ans plus tard, il a encore redit à son biographe Henrik Jæger sa surprise, lorsqu’au sortir des montagnes désertes de Carinthie, l'Adriatique lui apparut d’un bleu éclatant, couverte de

1 Bteve , I, p. 103.

4 Lettre du 28 octobre 1870.

8 Gro-tid , I, p. 157.

1 Samîede Vœrker, X, p. 521. Toutefois, dans le même discours, il dit qu’il est arrivé à Copenhague le Ier avril, et l’on sait qu’il partit de Kristiania le 5. L’erreur sur une date peut faire douter de l’autre.

ŒUVRES D ITALIE

voiles blanches K Depuis ce moment jusqu’à son arrivée à Rome, il vit dans l’étonnement ravi que lui causent le paysage italien, et surtout la révélation d’une lumière inconnue. Il est tombé amoureux de l’Italie au point de dire : « C’est absurde que des hommes habitent au nord des Alpes s. »

Et en même temps il songeait à son pays, et revoyait par la pensée les sites les plus désolés qu’il avait visités deux ans plus tôt, le Jotunheim et Hellesylt. Le contraste entre la belle lumière riante du ciel italien et la sinistre rudesse des fjells l’amenait à se rappeler la manière dont les poètes avaient décrit la nature norvégienne. Tous l’avaient peinte de couleurs charmantes, ou bien, s’ils venaient à parler des monts rocheux, c’était pour en célébrer la solidité, qui devenait une qualité morale. Lui, ne voyait plus dans tout cela que convention et mensonges. Il s’était déjà moqué, en sa jeunesse, notamment dans sa parodie du livret de la Norma de Bellini, des excès les plus ridicules des poètes qui veulent toujours flatter leur pays. Mais lui-même n’avait-il pas fait comme eux? N’avait-il pas chanté surtout l’automne norvégien en lui attribuant un charme mélancolique? Il fallait être vrai, et montrer la nature norvégienne dans toute son âpreté. Ces réflexions suggérées par la découverte de l’Italie ont certainement compté beaucoup pour la conception d'une œuvre nouvelle. Et c’est ainsi que dans le décor de Brand se sont accumulés les souvenirs de Lom, du Jotunheim et de Hellesylt. La vieille église, l’étroite et sombre vallée, le presbytère adossé au mur du fjeld, la maison de la mère de Brand à l’embouchure du fleuve, tout y est. Et le drame, par là, marquera une date dans l’histoire de la littérature norvégienne : une certaine façon de décrire le paysage norvégien deviendra désormais impossible.

Cette sorte de réalisme pessimiste, qui amenait Ibsen à

Hervrik Ibsen , et literœrt livsbiüede , p. 175.

Sigurd Host, Ibsens digtning og Ibsen selv, p. 154.

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